• Peter se déshabilla rapidement en frissonnant et trempa son index dans le liquide fumant. L'eau était bouillante. Il prit son courage à deux mains et s’étendit dans la vieille baignoire en profitant de la forte chaleur qui caressa son corps. Puis il cala une serviette pliée en quatre sous sa nuque pour plus de confort. Il attrapa derrière lui ses cigarettes et un vieux cendrier. Il fuma en se délassant et s'amusa à souffler la fumée sur la surface de l'eau où elle ricochait avec légèreté. Il ferma les yeux et se laissa aller à une douce rêverie.
    Il pensa à cette curieuse maison dont il venait d'hériter suite à la mort de sa tante Crissy, mystérieusement disparue quelques semaines auparavant. Les recherches effectuées par la police se poursuivaient, mais l'espoir de la retrouver en un seul morceau était oublié. La campagne environnante était pleine de vieux puits oubliés et elle avait sûrement fait une mauvaise chute. C'était en tout cas l'avis de l'inspecteur de police du coin.
    Peter n'avait jamais porté sa tante Crissy dans son cœur et il avait été bien surpris et surtout heureux d'hériter de son immense maison de campagne. Il venait tout juste de s'installer et il restait encore des tonnes d'affaires de la vieille pie à évacuer. Chaque pièce regorgeait de bibelots et de meubles d'une autre époque qui ne lui plaisaient guère. Il avait des goûts plus modernes et il allait se faire un plaisir de tout remeubler, car il faut préciser qu'en plus de la maison, la vieille Crissy lui avait légué un joli pécule de plusieurs dizaines de milliers d'euros.
    Il écrasa sa cigarette et fouilla dans la masse de shampooings et de gel douche alignés le long de la baignoire. Il trouva ce qui ressemblait à un bain moussant et après l’avoir reniflé avec incertitude, il en versa un peu autour de lui. Le bain fut très vite recouvert d’une mousse blanche composée de minuscules bulles transparentes. Il se mit à jouer avec cette neige transparente qui le recouvrait quand soudain une douleur fulgurante déchira son corps.
    Il hurla et se débattit dans l’eau, éclaboussant les vieilles tapisseries murales et le sol de marbre gris. Ses muscles et ses os semblèrent comme broyés par une enveloppe de métal qui le compressait de toute part. Il poussa un cri désespéré vers la porte de la salle de bain, mais il se rendit compte avec stupéfaction qu’elle grossissait à vue d'œil, comme tout autour de lui : les murs s’allongeaient, les meubles s’étiraient, le lavabo devenait gigantesque et le plafond s’éloignait. Aussi incroyable que cela pouvait paraître, il comprit très vite ce qui lui arrivait : il rétrécissait !
    Son squelette rapetissa, comme ses muscles, ses chairs, ses organes et ses cheveux. Il but la tasse et manqua s’étouffer dans l’eau savonneuse, mais il se débattit comme un forcené et parvint à passer la tête hors de l'eau, aspirant une mince goulée d'air.
    Malencontreusement, son pied qui était passé d’une pointure de quarante-trois à un ridicule vingt-quatre fillette s'enroula autour du fil en billes de fer de la bonde qui gardait l’eau prisonnière du bac en émail. Un puissant tourbillon se déclencha et aspira l'eau avec fureur.
    Peter, de plus en plus petit, lutta de toutes ses forces, mais ses brasses furieuses se révélèrent de plus en plus inutiles. Il atteignit très vite la taille d’un haricot, ce qui le força à se laisser aspirer dans le siphon avec comme dernière pensée cohérente « bon dieu, jamais on ne me retrouvera là-dedans ! ».
    Son minuscule corps fut ballotté dans tous les sens le long des vieux tuyaux, mais son poids infime lui évita une blessure fatale.
    Il ouvrit les yeux et découvrit les parois d’un renfoncement qui semblait-il lui avait miraculeusement sauvé la vie. Il se releva de la fange humide et grasse où il trempait, et son pied nu s'enroula autour d'une branche élastique. Un poil ! comprit-il en attrapant le curieux follicule. Il le jeta avec dégoût. Ses mains tâtonnèrent le long des parois humides quand il perçut devant lui une faible clarté.
    Il s’avança et jeta un coup d’œil dans le large et sombre tunnel empestant le shampooing qui s'ouvrait à sa droite, mais il recula très vite au fond de sa cachette, terrorisé.
    À quelques pas de lui grouillaient de gigantesques araignées grosses comme des poneys et aux physionomies peu amicales.
    Pourtant son espoir renaquit quand il entendit une petite voix appeler non loin de là.
    – Eh oh ? Il y a quelqu’un ?
    Il s'avança et regarda prudemment dans le tunnel. Horrifié, il aperçut sa vieille tante Crissy, nue comme un ver et pataugeant dans le ruisseau boueux, ses lourds seins blanchâtres ballottant au niveau de son nombril. Elle ressemblait à une folle évadée d'un asile. Mais le pire se trouvait derrière elle. Elle était suivie de près par un trio d’énormes tiques dignes d'un film de Ridley Scott.
    Peter se retint de la prévenir de peur de se faire lui-même repérer, quand soudain il sentit ses muscles se contracter de nouveau. Il regarda avec angoisse les parois qui l'entouraient et qui ne devaient pas mesurer en réalité plus de trois centimètres de largeur.
    L'inévitable survint et sa métamorphose suivit le chemin inverse.
    Il se mit à grandir.


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires