• Dans les années 60 vivait à Paris un certain Monsieur Jyväskylä et rien qu'au nombre de "K", de "Y" et de trémas dont était généreusement pourvu son patronyme, on devinait à demi-mot ses origines finlandaises. Ou si on veut, finoises. D'après le Larousse, on peut dire les deux, à vous de voir.
    Que faisait donc M. Jyväskylä à Paris, loin de ses fjords natals ? Comment pouvait-il se contenter du morne spectacle des  toits de zinc, lui qui avait connu les vastes plaines enneigées ? Et le dérisoire poisson rouge qu'il caressait tendrement dans son bocal ? N'éveillait-il pas la nostalgie des rennes hautains et des phoques majestueux en compagnie desquels il gambadait jadis dans le vert paradis baltique et exaltant de son enfance finlandaise ? Mystère.
    Quoi qu'il en soit, M. Jyväskylä gagnait chichement sa vie en enseignant le finlandais par le truchement d'un de ces cours de langues dont on est averti grâce à des encarts publicitaires dans les journaux. On peut y lire "Apprenez à causer étranger", suivi d'une liste impressionnante de langues classées par ordre décroissant en prestige, la première étant l'anglais. Le finlandais arrivait en dernier et c'est peu dire que les demandes le concernant étaient réduites à la portion congrue. A la vérité, M. Jyväskylä n'avait encore jamais eu un seul élève.
    Et puis enfin, par un radieux jour de printemps, il fut convoqué au bureau de son employeur où on lui brandit sous le nez l'encart publicitaire découpé dans un journal : en regard de "Finlandais", la case était cochée ! M. Jyväskylä crut d'abord à une erreur, chaussa ses lunettes et, constatant qu'un client manifestait effectivement le désir d'apprendre cette langue... LA SIENNE !... il fit un infarctus de bonheur et du myocarde en même temps. Rentré chez lui, il se coucha après avoir avalé une tisane calmante, spécialité finlandaise à base de hareng mariné dans une décoction de pommes de terre.
    Sa nuit fut peuplée de rêves merveilleux où un Français présentait une Thèse de Doctorat en linguistique et sémiologie finlandaises grâce à son enseignement. Le lendemain il se leva, mit son costume du dimanche et le coeur en joie, sifflotant allègrement "Zjkä kÿttïlä räähejk k¨jktkü¨r" (équivalant de notre "Viens poupoule"), se rendit chez son futur élève.
    Il sonna et manqua défaillir lorsqu'il vit qu'en fait, il s'agissait d'unE futurE élève. Celle-ci l'accueillit d'un sourire affable et lui signifia aimablement qu'elle avait déjà 752 encyclopédies et qu'elle était par ailleurs largement pourvue en aspirateurs. Riant de sa naïveté, M. Jyväskylä lui présenta l'encart publicitaire et désigna le nom et l'adresse. La belle enfant, étonnée, reconnut qu'il s'agissait bien d'elle mais elle ne comprenait pas. Jamais elle n'avait répondu à cette annonce, c'était sûrement un faux. Le visage de M. Jyväskylä prit alors le teint livide et terreux des steppes de l'Asie centrale de son enfance. Avec une nuance de colère timide dans la voix, il bredouilla
    - Je être le finlandais professoir, si madame pas vous écriver, il était le mauvais plaisanteur avec du mauvais goût et je le moi travaille avec pas le temps à la perdre pour de la rigolo".
    Et sur cette parole bien sentie, il tourna le dos et repartit comme il était venu, la tête haute et étouffant un sanglot. C'est ce que m'a conté peu après la belle enfant qui, en fait, était une copine à moi, ajoutant :
    - J'ai toujours pas pigé c'que ce ringard était venu foutre, j'ai rien compris à c'qu'y m'a dit.
    Car voici. C'est moi qui avais envoyé l'encart en mettant son nom et son adresse pour lui faire une farce. Je riais sous cape rien qu'à l'idée de la tête qu'elle ferait en recevant une tonne de prospectus et de documentation sur la langue finlandaise, sans penser un instant que le professeur viendrait en personne !
    Monsieur Jyväsklä ! Où que vous soyez aujourd'hui ! Après toutes ces années ! J'implore votre pardon !


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