• à qui le trône

    La salle est immense, curieusement ovale. Des torches fixées au mur percent faiblement l'obscurité mais, malgré la luminosité incertaine, les murs bâtis de blocs énormes laissent voir par endroits la trace délavée de fresques jadis somptueuses. Le silence règne, étouffé par des siècles de poussière. Au centre de la pièce, un attroupement immobile s'isole des ténèbres grâce à un anneau de torchères.
    Six vieillards, le visage alourdi de fards, la tête ployant sous d'imposantes coiffures, se penchent au-dessus du trône dans une attente avide.
    Affaissé sur le siège, un être très jeune et maigre, vêtu d'un simple pagne, agonise. Le teint cireux, les paupières closes, la bouche entrouverte, il respire à peine. Son corps est mou, sa tête a roulé sur son épaule, laissant glisser la couronne sur le côté. Ses paupières tressautent une dernière fois, il vient de mourir.
    Lassé d'attendre, le Grand Conseiller se penche vers lui et pose sa main frippée sur la gorge blanche. Ses ongles pointus et laqués piquent méchamment la chair tendre : il prend le pouls.
    Puis il sort un petit miroir délicatement ouvragé d'un des nombreux replis de son habit et le place devant la bouche du mort. Aucune buée ne vient opacifier la glace, le Grand Conseiller se redresse, satisfait, et déclare d'un ton sec :
    - Crevé, cela est.
    Les autres courtisans se pressent autour du trône.
    Leurs lourdes robes d'apparat se frôlent, se chiffonnent dans un bruissement de papier froissé. Les tissus fanés, les dentelles rugueuses, les mousselines amidonnées se mêlent et s'écrasent, dispersant poussières et effluves de parfums poisseux, de naphtaline et de sueur rance.
    Tous respirent très fort, s'essoufflent, le regard féroce, la bouche grimaçante.
    L'un d'eux, l'Honorable Anobli, tend une main fébrile chargée de bijoux vers le symbole du pouvoir.
    La Grande Mademoiselle l'arrête net d'un coup de sa canne plombée sur les doigts, et précise d'une voix acide :
    - Le Conseil des Douze, de cela décidera !
    Les six vieillards agglutinés autour du trône s'observent, l'oeil mauvais, pressentttant l'importance de l'enjeu, puis se dispersent.
    Le Goûteur du roi quitte la salle par une issue voûtée dissimulée derrière une tapisserie élimée. Il réapparaît bientôt, portant a bout de bras un plateau chargé de victuailles, qu'il pose au centre de l'auréole lumineuse des flambeaux.
    Les courtisans se pressent...
    Chacun se sert et commente, dans le bruit des mastications et du frou-frou des étoffes. Le Grand Conseiller lève son verre, prononce quelques paroles inintelligibles; et le vide d'un trait, laissant sur le crital une marque pourpre et grasse de fard :
    - Le dernier, cela était. Disparus, désormais, ils sont.
    - Trop nuisibles, postillonne le Goûteur, la bouche pleine; trop insolents, ils étaient.
    - Toujours à vouloir tout changer, bah !
    - Et pas une ride, laids qu'ils étaient.
    Ils hochent la tête, ponctuent leurs discours de quelques murmures d'approbation, semblent satisfaits, mais continuent de s'observer haineusement : ils dégustent le moment présent.
    Pendant la collation, le défunt est reté seul, dans son affalement indécent; son pauvre corps nu, exposé à la lueur triste des torches, est momentanément oublié. Des pas claquent dans le silence. Deux serviteurs ratatinés par les ans surgissent de l'obscurité. Ils arborent la crinoline noire des esclaves religieux, leur front est marqué au fer rouge, et leur attitude austère contraste fortement avec l'excentricité et la fatuité des six aristocrates.
    Les courtisans cessent alors de parler et de manger, comme saisis de respect, un bref instant... Le plus petit des serviteurs prend la parole. Tous fixent sa bouche, complètement édentée. La voix, séche, se fait entendre :
    - Le corps, il nous faut préparer.
    La Première Favorite opine de la tête :
    - La coutume, cela est.
    Le Goûteur renchérit, en fin gourmet :
    - Oui, oui, le manger, il faut.
    Le Doyen Suprême manque de perdre son dentier en s'exclamant :
    - Aaaaah ! la tradition, il faut respecter.
    Le Goûteur masse sa panse dodue et fait la moue, en connaisseur :
    - Dommage qu'un peu maigre, il soit.
    Le plus grand des serviteurs hausse les épaules :
    - Sa part, chacun aura.
    Son acolyte poursuit, supèrieur :
    - Le Conseil des Douze, grandement y veillera !
    Les deux esclaves se tournent vers le cadavre, s'en saisissent et le soulèvent avec une facilité étonnante; ils l'emportent sans un mot.
    Les six vieillards n'accordent pas le moindre regard aux deux religieux qui s'éloignent. Ils fixent le trône, fascinés.
    Puis soudain, mus par la même impulsion, ils se précipitent, bousculent les perruques, griffent les visages de leurs ongles peints, retroussent les jupons, empilés, additionnés, conservés l'un sur l'autre, reliques des années et des modes passées. Ils repoussent, saccagent les étoffes, meurtrissent leurs chairs, les pincent, les éraflent, dans la fureur et les cris d'une lutte grotesque et sénile.
    Dans un seul but : s'asseoir sur le trône. Brtalement, la salle s'illumine, figeant la mêlée furieuse.
    Les six autres membres du Conseil viennent d'entrer dans la salle, allumant au passage le gigantesque lustre de cristal suspendu au-dessus du trône.
    Conscients du ridicule de la situation, les prétendants à la couronne se démêlent précipitamment, trébuchent, rajustent leur coiffure, lissent leurs habits, récupèrent les souliers perdus, gênés et ricanants.
    Le silence retombe avec la poussière.
    Les nouveaux arrivants n'ont pas bougé.
    Ils restent là, l'oeil sévère, étouffant leurs pairs de leur mépris muet.
    Leurs silhouettes, boudinées par des années de superpositions vestimentaires, et leurs vastes coiffures forment une masse compacte.
    Ils se détestent tous, seul leur attachement au protocole les empêche de s'entretuer. Mais un seul d'entre eux, désigné par le Conseil, posera son royal postérieur sur le siège suprême.
    La Grande Demoiselle s'impatiente, la perruque ébouriffée :
    - De délibérer, il est temps !
    Le Goûteur royal proteste :
    - Mais de banquet, il n'y a point eu !
    Le Doyen Suprême, l'oeil à demi-fermé, insiste :
    - La tradition dit : la chair royale, il faut consommer si sur le trône on veut monter !
    L'Honorable Anobli s'agite :
    - Non, le temps nous presse ! De la succession, il faut décider !
    Agacé, le Grand Décideur Désigné impose le silence en frappant le sol de sa canne noueuse, et déclare d'un ton solennel :
    - De discuter, point n'est besoin; est fait notre choix.
    - Quoi ? hurle le Grand Conseiller. Point notre avis n'a été consulté !
    - Sacrilège ! éructe la Première Favorite, cela la coutume ne permet pas ! Au complet, le Conseil des Douze n'a point été !
    Les six vieillards non consultés sont ulcérés par cette atteinte manifeste à leurs privilèges. Dressés sur leurs ergots, ils s'apprêtent à défendre leurs droits.
    Les autres ne bronchent pas, ils affichent la mine blasé des vieux fonctionnaires qui assistent avec ennui à leur énième réunion. Une vieille femme, toute de rouge engoncée, reprend distraitement :
    - S'est désigné quelqu'un de plus fort... Oui quelqu'un de plus fort !
    Les autres piaillent, scandalisés :
    - Raaaaah ! Rien, rien ne peut le Conseil surpasser ! Ecrit, cela est !
    - Trop vieille est la coutume, crachote le Doyen Suprême. Trop anciens nous sommes, les plus forts nous resterons !
    Tous acquiescent, rassurés.
    Alors, une voix forte et claire s'élève de derrière le groupe des derniers arrivés, pulvérisant l'épais tampon de crasse poussièreuse qui règne dans la salle :
    - Je suis la plus forte !
    Les murs résonnent un instant, répercutant la phrase terrible dont l'écho révèle brusquement les dimensions véritable du lieu.
    U7ne fine silhouette d'un blanc éclatant surgit au centre de l'attroupement et toise les vieillards qui reculent, épouvantés.
    Un murmure court de bouche en bouche, comme un frisson : - La dévoreuse !
    Son visage est ravagé par la vieillesse, mais son corps reste mince et souple, moulé dans détroits fourreaux superposés, fendus en différents endroits, laissant apparaître ici une guipure ivoire, là un plissé transparent, ailleurs une soierie brillante, un damassé argent.
    Tremblante, la Première Favorite objecte :
    - Point n'est son droit. Tabou, elle est; cachée, elle doit demeurer !
    La Grande Demoiselle renchérit :
    - Son visage ne doit point se montrter !
    La Dévoreuse lui fait face :
    - Et pourquoi ? Est-ce que je ne vous ressemble pas ?
    Et son rire méprisant envahit la salle. Juchée sur de hauts cothurnes, la Mort avance lentement vers le trône, suivant une cadence rituelle, traînant le pied en raclant la semelle de bois sculptée, marquant un temps d'arrêt à chaque pas.
    Avec un ralenti étudié, elle s'assied sur le précieux trône, arrache son masque d'humanité, dévoilant son aspect véritable. Elle est très jeune...
    Elle se penche, ramassant la couronne tombée à terre lors de la bagarre et s'en coiffe. Stupéfaits, les douze vieillards s'étranglent de rage et de dégoût :
    - Horreur ! Jeune, cela est !
    - Pouah ! Dépourvu de plis est son visage !
    Les courtisans font bloc devant le trône, partagés entre la terreur et la haine. La Mort cesse de rire, ses traits se durcissent, sa bouche se tord; elle ordonne, menaçante :
    - Je dis : il vous faut me traiter selon les égards dus à mon rang. Qu'on m'apporte les offrandes de la succession !
    Les vieillards échangent de sournois clins d'oeil. Ils ont la même idée démoniaque. Ils s'emparent du lourd plateau de victuailles et s'approchent du trône, pliés en courbettes obséquieuses. Confiante, la Dévoreuse se penche vers les petits fours, quand brutalement les barbons lui rabattent le plat sur la tête.
    Pour une fois unanime, le Conseil des Douze se rue sur le trône. La meute hurlante jette la Dévoreuse au sol, piétine son corps, déchire sa peau de ses griffes bariolées, brise ses membres à coups de cannes, massacre sa magnifique chevelure.
    Le satin précieux des robes se souille de sang et barbouille le sol malpropre.
    La Dévoreuse n'est plus qu'un amas méconnaissable et écarlate de tissus et de chairs broyés.
    Les meutriers s'écartent enfin, épuisés par leur défoulement hystérique.
    Utilisant le plateau comme une pelle, ils repoussent l'épouvantable bouillie loin du trône, loin des lumières, traçant, chemin faisant, un monstrueux et sanglant dessin, tels des nains traînant un pinceau géant. Enfin le groupe débraillé encercle à nouveau le trône avec des murmures excités. Les yeux brillent de convoitise, les mains tremblent encore de la brutalité déchargée. La tension monte et, comme un seul homme, les douze prétendants se jettent sans retenue aucune sur le siège tant désiré.
    La Mort éliminée, ils auront l'éternité pour tenter leur chance.


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