• Vendredi soir, métro bondé, je cours dans les couloirs traînant ma valise derrière moi. Le bruit et les odeurs m’incommodent. Debout, serrée comme une sardine contre une de ces barres de métal, j’ai hâte d’arriver à la gare.
    Le hall est envahi de vacanciers en transit, de gens qui partent en weekend et de bagages. Je tente de repérer sur le tableau d’affichage mon train et le quai s’y référant mais il est encore trop tôt. Je décide donc de profiter de cette demi-heure pour flâner
    dans la librairie. Alors que j’arrive à peine à l’entrée, la poignée de ma valise se casse. Elle est bien remplie et va être maintenant bien difficile à transporter. Je retourne devant le panneau d’affichage et attends patiemment l’inscription du numéro de quai.
    Tout à coup une masse humaine se déplace vers la voie 3 et je me dirige à présent dans la même direction, portant ma valise à bout de bras. Je suis stoppée dans mon élan par un homme qui me barre la route. Il me propose de m’aider. Je lui oppose un refus tout d’abord mais devant son insistance et me rendant compte de ma peine, j'accepte son offre.
    Je suis maintenant le train, ma valise dans le porte bagages  au-dessus de ma tête, l’homme assis à mes côtés. Nous débutons alors une longue discussion sur nos vies respectives jusqu’à ce qu’il m’annonce détenir un don.
    Pas le temps de lui poser des questions qu'il se lève, quitte sa place et s’éloigne dans le couloir. Ne le voyant pas revenir, je me plonge dans la lecture d’un magazine. Après une dizaine de minutes l’homme réapparait, portant dans une de ces mains une bouteille et dans l’autre deux verres. Il s’assoit et me propose de partager une coupe de champagne avec lui. Nous trinquons et il me dit qu’il ne répondra à aucune de mes questions concernant son don. Qui est cet illuminé ? Un de ces types qui ne peuvent s’empêcher de s’inventer des histoires, de se rendre mystérieux pour mieux séduire? Nous continuons à discuter de tout et de rien.
    La dernière phrase entendue fut « croyez-moi, détendez-vous, laissez-vous aller et prenez tout ce que vous voulez".
    Tours, et son grand boulevard où se tient habituellement le marché aux fleurs le mercredi et le samedi. Divers étals étaient installés et derrière chacun d’eux se tenaient des marchands. Etait-ce une brocante ? Tous les objets vendus semblaient sortir d’un autre temps mais il semblaient pourtant bien neufs. Peut-être n’étaient-ce que des objets restaurés ou des reproductions ? Les pancartes cependant semèrent le doute dans mon esprit. Les prix annoncés, inscrits en francs, étaient anormalement bas. Tout était d'une autre époque, l'habillement de tous ces  gens, les accents et le vocabulaire employé. Était-ce une fête costumée ? D’où venaient ces gens ? Et puis comment étais-je parvenue ici ?
    Je ne me souvenais pas de mon arrivée en gare ni de mon trajet jusqu’au boulevard. Un vertige s'empara de moi et je décidai donc de m’éloigner de ce marché et de cette foule pour reprendre un peu mes esprits.
    Quelle surprise encore de constater que cette ville que je connaissais pourtant bien ne ressemblait plus exactement à celle de ma mémoire. Que faisaient toutes ces vieilles voitures, ces vieilles boutiques, ces gens dans la rue, habillés étrangement ? Cela ressemblait à décor de film et je cherchai les caméras, un indice qui aurait pu me guider, jusqu’à ce qu’en face de moi l'homme du train réapparut. Toujours ce même sourire, ne me laissant pas le temps de parler, il me lança un « bienvenue en 1956 mademoiselle, dépêchons-nous, nous n’avons qu’une semaine ». Il me demanda de le suivre. Mais de quoi voulait-il bien parler ? Toutes mes questions restèrent sans réponse. Je le suivis malgré tout, espérant trouver le moyen de comprendre la situation.
    « Êtes-vous curieuse mademoiselle ? »
    « Oui, je le suis »
    « Bien, alors faites-moi confiance, faites ce que je vous demanderai de faire, tout se passera bien, il ne vous arrivera rien de mal »
    Il m’a emmené dans un hôtel du centre ville, a réservé une chambre pour une semaine, puis a déposé un journal sur la table de chevet, allumé un poste de radio et demandé de l’attendre patiemment.
    Durant son absence j’ai parcouru le journal daté du 2 août 1956, écouté la radio qui diffusait des programmes de cette même époque, ne sachant plus trop quoi penser. Étais-je victime d’une hallucination, d’une manipulation ? Étais-ce simplement un rêve ?
    Il revint une heure plus tard les bras chargés de vêtements de l'époque. Après les avoir revêtu, nous allâmes dîner au restaurant de l’hôtel.
    Durant tout le repas, l’homme m’expliqua que son don lui avait permis de me faire faire un voyage dans le temps et que ce voyage pourrait me permettre de changer mon destin. Il m’expliqua également qu’il était inutile de poser des questions, ne pouvant y répondre que ces dernières risquaient même de compromettre la bonne réussite du projet.
    Je devais donc me contenter de ce qu’il déciderait ou non de me dire et de suivre ses recommandations.
    Le lendemain au réveil, nous sommes partis dans sa voiture à la rencontre de ma famille, celle qui vivait en 1956.
    J’ai reconnu de suite cette maison dans laquelle vivaient mes grands-parents et leurs filles à l’époque. Elle était exactement comme sur les photos que j’avais déjà vues à multiples reprises. Les trois filles jouaient dans la cour. Au milieu se tenait ma mère, âgée de 11 ans. L’homme semblait les connaître aussi, la réception fut chaleureuse. Le reste de la journée fut consacré à la visite du reste de la famille.
    Sur le chemin du retour l’homme m’expliqua que je ne pourrais pas changer leurs destinées ni influencer leurs vies. Il m’avait d’ailleurs ordonné durant les rencontres d’en dire le moins possible et m’avait indiqué les réponses à faire lorsqu’on me poserait des questions. Je savais également que je ne rencontrerais les personnes qu’une seule fois au cours de mon séjour.
    Le soir venu, dans mon lit, toutes les images me troublaient. J'étais perturbée d’avoir pu revoir ma mère jeune et surtout encore en vie. Et puis toutes ces personnes que je ne connaissais que de noms mais dont j’avais souvent entendu parler et que je n’avais vues qu’en photo. La fatigue eut raison de moi et je m’endormis comme une masse.
    Le jour suivant, j’appris que si je ne pouvais changer ou influencer la vie des autres, je pouvais cependant faire évoluer ma situation, celle de mon présent. Ainsi, j’avais la possibilité d’acquérir des biens qui seraient en ma possession lorsque je retournerais dans mon époque.
    Pour cela, je devais contracter un prêt et comme par miracle les dates se trouveraient automatiquement transformées lorsque je reviendrais en 2007. C’est ainsi que j’achetai deux maisons, une sur Tours et l’autre en région parisienne, ainsi qu’un bout de terrain en Bretagne à des prix dérisoires par rapport au cours du marché actuel. Sur les actes, j’étais née en 1921 et l’acquisition datait de 1956. Je fit également acquisition de quelques meubles et divers objets.
    Nous avons continué nos visites. Toujours ce même trouble de me retrouver face à des enfants qui,  plus tard, deviendraient des amis, des amants, des parents. Nous avons parcouru diverses régions, visité de nombreuses villes et villages.
    Tout au long de ce périple j’ai rempli mon appareil photos de portraits, de monuments. L’homme a également gravé sur la pellicule mon image devant l’hôtel et sa voiture.
    Dernier jour, je me sentais bien, je n’avais aucune envie que ce rêve se terminât. Pourtant, lors de la dernière nuit, je me retrouvai dans ce même train, l’homme à mes côtés, les yeux fermés tel un dormeur.
    Le train arrive en gare. L’homme se réveille, me sourit et me tend un papier sur lequel sont inscrites trois adresses. Je reconnais les noms et les numéros. Puis il me demande avec insistance de m’y rendre avant de se lever et de s’éloigner sans se retourner.
    Le soir-même, je décide de me rendre à la première adresse. Je reconnais cette petite maison aux volets clos bordée d’un terrain.
    Sur  la boîte aux lettres, mon nom est inscrit. Je glisse ma main à l’intérieur pour en retirer le contenu. Parmi un amas de publicités, je saisis une enveloppe et l’ouvre précipitamment. A l’intérieur, une clé, 3 actes d’achats à mon nom. Ce n’était donc pas un rêve ? Mon identité, ma date de naissance en 1972, ma date d’acquisition en 1996, tout correspond à ce que m’avait prédit l’homme. Un petit mot accompagne les actes : « vous en aviez rêvé, j’ai réalisé votre rêve, ne vous avais-je pas dit que j’avais un don ? Vous êtes maintenant chez vous ».
    Dans la maison, certains meubles et bibelots achetés durant cette semaine sont là. Et puis il y a les photos, les photos prises au cours du temps, posées sur la table.
    En épluchant mes relevés de comptes je découvre que je paye un crédit depuis 1997 équivalant au même montant que les loyers payés d’ordinaire. Je ne suis plus locataire, je suis propriétaire de deux petites maisons et d’un terrain !
    Que s’est-il donc passé ? Qui était cet homme ? Comment cela est-il possible ? Je suis condamnée à garder le secret sur cette histoire car personne ne me croirait. Mes proches me traiteraient de folle si je leur annonçais que je les ai vus en 1956.
    J’ai voyagé une heure, une semaine, le temps d’un rêve et ma vie s’en trouve bouleversée.
    Si un jour vous croisez cet homme dans un train, dans l’un de vos rêves, ne perdez pas de temps, croyez-le dès la première seconde et laissez-vous aller à le suivre. Remerciez-le de ma part, il ne m’en a pas laissé le temps.


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