• La grossesse de Mme Nicholson eut pour effet immédiat d'élargir la concetion du temps de Mlle Legendre qui ne considéra plus ses heures passées au bureau en minutes la séparant du moment de la distribution des bocaux remplis des restes de la bouffe analysée par le laboratoire de l'institut où elle travaillait, mais comme menant, à terme, à la fin d'une journée qui, additionnée aux autres, la rapprochait un peu du départ en congé de maternité de la "secrétaire standardiste".
    Au cours de cette période elle passa plus de temps qu'à l'ordinaire à la comptabilité "cuisinant" pendant des heures Mme Colonna dans l'espoir de lui arracher la date exacte du départ de Mme Nicholson qu'elle devait certainement, en tant que comptable, connaître. Mais l'autre tardait à "lâcher le morceau"; elle finit donc, ainsi qu'elle le faisait souvent quand un obstacle se levait sur la route de son fantasme, par l'ignorer et elle décida arbitrairement d'une date dont j'eus communication par une légère variante dans l'une des scènes qui se jouaient régulièrement entre elle et Mme Nicholson.
    Il faisait objectivement trop chaud au bureau.
    La canicule qui règnait, surtout en hiver, aurait eu de quoi agacer Mlle Legendre d'un point de vue strictement économique mais elle n'évoquait que très rarement cet aspect du problème car elle aimait aller à l'essentiel : la vie que Mme Nicholson lui menait au bureau et le chauffage se situait au coeur de cette vie.
    Elle n'avait réussi à s'assurer que le contrôle d'un seul des deux radiateurs que comportait la pièce. Celui-ci situé tout contre son bureau, était tenu constamment fermé et pour en interdire l'usage même en son absence, elle y avait accroché une grosse pancarte où l'on pouvait lire :
    EN DERANGEMENT
    Mais le papier en jaunissant ne devait plus tromper que l'auteur de ce petit mensonge.
    Les "tenues" de Mme Nicholson étaient indirectement mises en cause par cette histoire de chauffage car la "secrétaire standardiste", ignorant les saisons, portait hiver comme été des robes légères dont le flou, destiné à masquer son corps "mal foutu" selon son expression, ne rendait pas évident l'habitude perverse, avouée un jour au téléphone, de ne porter un soutien-gorge qu'un jour sur deux. En revanche le transparent de ses robes laissait souvent apparaître le dessin de sa petite culotte, si bien qu'un jour elle en vînt à me demander, en présence de Mlle Legendre, si on la voyait et comme je lui répondis que oui, elle s'exclama :
    - Bah ! ça prouve au moins que j'en ai une !
    ...Mais Mlle Legendre était, depuis peu il est vrai, portée à l'indulgence. Le jour de "l'incident petite culotte" elle fit semblant de n'avoir rien entendu, ni remarqué, et sitôt Mme Nicholoson sortie du bureau elle poussa bien vite sa rengaine :
    - 26°C, mon Dieu !...
    Qu'elle accompagna de cette légère variante :
    ...enfin, ajouta-t-elle en se tournant vers moi et parlant sur un ton "philosophe" que je ne lui connaissais pas encore, nous sommes le quinze... plus que deux mois, c'est ce que je me dis... et, répondant par avance à l'étonnement que j'aurais dû manifester alors elle m'annonça triomphalement :
    - Eh oui ! dans deux mois exactement, Mme Nicholoson partira en congé de maternité !
    Cependant, même pour quelqu'un qui allait bientôt quitter le bureau, Mme Nicholson en faisait trop. Elle semblait considérer sa grossesse comme une sorte de promotion sociale, une nouvelle dignité récemment acquise à qui elle devait l'indulgence dont elle bénéficiait soudain. Enceinte de trois mois, elle portait son ventre plus en avant que certaines femmes proches du terme et elle fut malade autant qu'il doit être possible de l'être, comme souffrant d'un interminable mal de mer. Elle "manqua" davantage, pour la plus grande joie de Mlle Legendre qui ne pouvait s'empêcher de saluer l'événement par une remarque du genre :
    - Cette chère Claude (Mme Nicholson) ne viendra pas aujourd'hui, grand bien lui fasse ! repose toi bien ma petite chérie... plus que onze jours.
    Mais "Claude" n'abandonna pas pour fait de grossesse, son style vestimentaire, bien mieux, elle le souligna. Une robe rouge, entre autres, fut l'objet de nombreux commentaires de la part de Mlle Legendre :
    - Ecoutez, me dit-elle, qu'elle montre ses... "avantages", passe encore, si cela fait plaisir à ce cher M. Michel (le chef de service) qui est, ce n'est un secret pour personne, "porté là-dessus"; mais croyez-vous qu'il soit convenable qu'une jeune femme profite ainsi du fait qu'elle est enceinte pour découvrir ses épaules ? Enfin... ce qu'il faut se dire c'est qu'il n'y en a plus que pour une semaine... Ah ! je suis sûre que vous attendez également son départ avec impatience, pas autant que moi, c'est certain... mais dites-moi, j'ai vu qu'elle vous interdisait de fumer, quel culot ! Ecoutez, je suis sûre que c'est uniquement une façon de se faire remarquer, une fois de plus...
    Cette brusque sollicitude était assez extraordinaire venant de sa part, puisque c'était elle, Mlle Legendre, qui, depuis des mois interdisait de fumer plus d'une cigarette par demi-journée. Dès que je dépassais ce "quota" elle se collait à mon bureau en me sussurant :
    - Si vous pouviez fumer un peu moins... vous comprenez, je ne dis pas cela pour vous, mais j'ai peur que Mme Nicholson se remette à fumer et le bureau étant si petit et comme, de plus, nous ne pouvons ouvrir les fenêtres à cause de Mme Nicholson qui se plaindrait alors, "vu ses tenues", d'avoir froid, l'atmosphère du bureau deviendrait bien vite irrespirable.
    Les jours qui précédèrent le départ en congé de maternité de Mme Nicholson on ne respira, à vrai dire, ni mieux, ni plus mal que d'habitude dans cet étroit bureau. L'hostilité y devint plus sourde, elle ne se manifestait plus guère que dans la façon un peu brusque qu'avait Mme Nicholson de projeter son ventre tout contre celui de Mlle Legendre lorsqu'elles se croisaient ou plutôt quand cette dernière cédait galamment le passage à son ennemie vu son "état" et s'en allait ricaner dans son coin, assistant à ce qu'elle pensait être la fin du règne de Mme Nicholson.
    Mais elle tardait à partir et Mlle Legendre fut moins précise dans ses prévisions.
    - Il paraît, me dit-elle quelques jours après qu'une nouvelle date de départ se soit avérée aussi fausse que les précédentes, que Mme Nicholson nous quitterait vendredi... après tout je m'en moque : elle ne restera pas éternellement.
    Cette fois Mlle Legendre s'était montrée pessimiste car le départ eu lieu le jeudi suivant.
    On était en hiver. Le vendredi Mlle Legendre arriva au bureau chaudement vêtue. En entrant elle s'écria, presque joyeusement :
    - Mais... on étouffe ici !
    Et elle ferma le second radiateur. L'heure de la normalisation avait sonné. Tout allait rentrer dans l'ordre, on ne parlerait plus de Mme Nicholson qu'au passé et de plus en plus rarement, on oublierait bien vite cette douloureuse période. Restait à convaincre M. Michel de la nécessité de réintroduire quelques vieilles coutumes, de remettre en vigueur quelques lois scélérate, telle de faire lire le courrier en priorité à Mlle Legendre comme du temps de M. Robieski (l'ancien chef de service, le "vrai" remplacé après sa mort par M. Michel). Bref on allait pouvoir enfin retravailler dans une atmosphère normale ce qui n'était pas possible "du temps de l'autre", car tel serait désormais le nouveau pseudonyme de l'ex-secrétaire standardiste.


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