• de cendre et de sable

    L'homme longeait la plage à pas lents, à cette heure de la matinée où les chiens des joggers frôlaient la mousse des vagues, sous le regard des retraités qui louaient leur premier transat. Il grimpa quelques marches et remonta sur la Croisette où il se débarrassa du sable collé à ses chaussures en les tapant contre un réverbère. Sous le bras gauche, il serrait un objet impossible, une sorte d'oeuf de pâques métallique et noir qu'il posa un instant sur une chaise pour se laisser le temps de la réflexion. Qu'est-ce que je vais faire de toi, maintenant ? En sortant du crématorium de la Bocca avec l'urne qui contenait les cendres de sa femme, il avait demandé à un taxi de le déposer en ville, face à la mer, pour se recueillir et se décider à quitter une bonne fois pour toutes ce qui lui restait d'elle.
    Si encore elle avait laissé des consignes précises... Il avait dû se souvenir d'une conversation entre amis, peu après leur mariage, où elle avait décrit son aversion pour les enterrements, les tombes et les chrysanthèmes; elle souhaitait disparaître pour de bon et se volatiliser dans un nuage de cendres. Et on le répand où, ce nuage de cendres ? Le petit terre-plein de pelouse au sortir du crématorium lui avait paru sinistre, mieux valait retourner dans le centre de Cannes où ils avaient si longtemps vécu. Il se dirigea vers le palais des festivals où chaque année, ils assistaient à la montée des marches des stars venues du monde entier. Il la revoyait, agrippée aux barrières, émerveillée par tant de luxe et de strass, nostalgique d'une vie qu'elle n'aurait jamais. Elle aurait tout donné pour une seule montée des marches, sous les bravos de la foule, briller comme une étoile. Tu aurais vendu ton âme pour un moment pareil. Au lieu de quoi, comme les autres badauds, ils rentraient sagement chez eux et attendaient que les films sortent en salles.
    Nous étions le jeudi 9 mai, et la ville frémissait aux dernièrs préparatifs du festival qui serait déclaré ouvert dès le lendemain. Le coeur serré, il s'approcha des marches et en monta deux, puis trois, puis s'enhardit encore, cinq, six, Dieu que tout était différent, vu de là. Et si c'était l'endroit et le moment ? Et si,n cette année, tu étais la première, tout en haut ? Il n'avait qu'à ouvrir l'urne et faire jaillir une poussière d'étoiles qui retomberait sur ces marches qui font rêver la terre entière.
    - Hep, monsieur ! Oui, vous là.
    Le service de sécurité, qui prenait ses marques pour le jour J, le pria de quitter les lieux. Au seuil du palais, quatre costauds s'apprêtaient à dérouler le tapis rouge sur l'escalier de pierre. Ca n'était sans doute ni l'endroit ni le moment, se dit-il, en reprenant sa marche. Il parcourut la Croisette en sens inverse et s'arrêta devant l'entrée du prestigieux hôtel Carlton. Pourquoi avait-elle toujours aimé le luxe et la dorure ? Comment pouvait-on souffrir d'en manquer ? Ils n'avaient jamais vécu au-dessus de leurs moyens, mais sans pourtant se priver. Qu'est-ce qu'elle voulait, au juste ? Passer une nuit au Carlton ? Mais, on habite à deux cents mètres, mon amour, ce serait absurde... En revenant des courses, elle faisait parfois un détour pour s'arrêter devant l'hôtel et tentait d'imaginer le faste qui s'étalait à l'intérieur des suites. En souvenirs d'elle, il entra par la porte à tambour et se dirigea vers le concierge qui, face au va-et-vient feutré du hall, s'affairait derrière son desk. Le prix d'une suite ? Laquelle, pour combien de temps ? N'importe, c'est juste pour une heure. Une heure lui aurait suffi pour faire ses adieux à celle qu'il avait toujours aimée. Il aurait posé l'urne sur un petit bureau, il aurait bu un verre, assis dans un fauteuil Empire, il aurait prononcé quelques mots, l'endroit aurait été digne d'elle et de ses rêves, et, par le balcon, il aurait déversé ses cendres sous le soleil, face à la Méditerranée.
    ...Une heure ou une nuit, ce sera le même prix, monsieur.
    A l'énoncé du tarif, il eut un mouvement de recul. Pour la même somme, il aurait pu emmener sa femme en Thaïlande pendant quinze jours avec visites guidées et pension complète. Il quitta le hall, continua sa route et prit, sans s'en rendre compte, le chemin du Palm Beach.
    A quoi bon le nier, si elle ne lui avait laissé aucune consigne en cas de décès, c'est que jamais elle ne s'était imaginée partir avant lui. Et pourquoi tant de certitude ? Il avait eu la réponse, un jour, en déplaçant la commode où elle avait caché, dans le tiroir du bas, un bizarre dossier rempli de feuilles griffonnées, de plans tracés au crayon, d'annotations obscures et, au milieu de tant de confusion, la silhouette d'un petit bonhomme, réduit à quelques traits, et qui revenait sur chaque croquis, en haut d'un escalier, en bas d'une falaise, au volant d'une voiture écrasée contre un arbre, et tant d'autres. De ses yeux éberlués, il découvrit les mille et un scénarios qui devaient le conduire, lui, le mari aimant, vers une issue fatale, plus ou moins violente mais qui passerait aux yeux de tous pour un triste accident. Elle, si mauvaise en dessin et en bricolage. Mais qu'est-ce qu'il avait fait pour qu'elle le haïsse à ce point ? Que n'avait-il pas fait, durant ces dix-huit années d'un mariage jusqu'alors paisible ? Avait-il manqué à sa parole ? Une promesse non tenue ? Il n'avait jamais rien promis, pourtant.
    Le casino du Palm Beach. Tout blanc, majestueux. IL y a longtemps, des amis les avaient entraînés là un soir, et celui-là restait inoubliable. Elle avait gagné à la roulette, puis perdu, puis gagné à nouveau, étourdie par une exaltation qui semblait ne jamais prendre fin. Tu semblais si radieuse, si belle. Emu par cette image d'elle, il alla rejoindre la plage du casino où cette fameuse nuit s'était terminée, une coupe de champagne à la main. Toutes les autres nuits à mes côtés ont dû te paraître bien fades. De quoi m'en vouloir à mort, non ?
    Meurtri, en découvrant le dossier, il avait pris la terrible décision de frapper le premier.
    Tu me manques déjà, tu sais.
    C'était là, l'endroit et le moment, en souvenir de cette nuit-là. Seul sur la plage, il tourna le couvercle de l'urne. Les larmes, enfin, les larmes lui montèrent aux yeux.
    Adieu, toi...
    Il ne remarqua pas le point de lumière rouge qui tremblait sur son front, ni au loin, la navette qui patrouillait, prête à accoster sur la plage. Il éclata en sanglot et ne put entendre les sommations de ces types en bleu et noir qui lui ordonnaient de lâcher l'objet qu'il tenait contre lui et de s'agenouiller, les mains sur la tête. Au contraire, il plongea la main dans l'urne et saisit une poignée de cendres. A la troisième sommation demeurée sans effet, le capitaine de la brigade antiterroriste ordonna au tireur d'élite de presser la détente. Les consignes étaient formelles. En période de festival : risque zéro.
    L'homme qui gisait au sol avait laissé l'urne rouler à terre. Les cendres se mêlèrent au sable gris.


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