• Eleutéria (1)

    Il y a une quinzaine d'années, je me promenais dans la campagne, absorbé par d'intenses sensations et de profondes pensées sur la solitude de la voie du guerrier quand surgit soudainement de derrière les taillis un petit chiot de couleur cannelle. Je me suis arrêté et j'ai observé ses gracieux mouvements. Rapidement, en apparurent deux autres, puis trois, jusqu'à huit. L'un d'eux, plus audacieux, m'importuna avec ses jeux, mordillant le bas de mon pantalon. Je l'ai renversé et, en jouant, j'ai caressé son ventre. La mère alors est apparue. Je suis resté tranquille, elle s'approcha de moi et m'approuva d'un geste. Nous avons joué tous ensemble un moment puis j'ai décidé de reprendre mon chemin.Toute la troupe, cependant, me suivit, tantôt courant devant, tantôt traînant derrière. La mère alors me dépassa, se mit devant moi sur le chemin, me regarda dans les yeux, me lécha la main, fit demi-tour et rassembla ses petits. Trois d'entre eux me suivirent encore un moment, deux de couleur cannelle et un autre «moucheté», le seul de la niché avec des taches grises et noires mêlées aux taches couleur cannelle. Puis les deux plus clairs restèrent avec leur mère tandis que le petit chiot tacheté, qui était une petite chienne comme j'allais le constater par la suite, me suivit allègrement pendant un bon moment.Nous sommes arrivés à l'orée des habitations et des chiens l'ont effrayée. Je l'ai alors soulevée puis déposée hors de leur portée. J'ai continué de marcher pendant une cinquantaine de mètres puis je me suis arrêté et me suis retourné. La petite chienne me regardait et regardait en arrière, paraissant douter. Je me suis alors accroupi et j'ai crié : « viens ici ! ». Elle a couru joyeusement vers moi et nous avons parcouru ensemble les trois kilomètres qui nous séparaient de chez moi. Je n'avais jamais eu de chien, mais je sentais qu'ici il y avait quelque chose de spécial, c'était la petite chienne qui m'avait choisi et elle allait être le baume que ma solitude demandait. J'ai alors cherché un nom au plus profond de moi.Quand cette nuit-là, je suis allé me coucher, j'ai commencé un livre que je n'ai jamais terminé, un roman dont je ne me souviens ni du titre, ni de l'auteur, mais à la première page duquel j'ai trouvé ce que je cherchais :
    Eleftheria, en grec signifie «liberté». Quelle plus grande liberté peut exercer un chien que celle de choisir son maître ? Comme elle était fille de la campagne, j'ai adouci son nom et c'est resté «Eleutéria».
    Elle me donna beaucoup de leçons. Elle m'enseigna à exprimer la tendresse qu'il y avait en moi, elle m'apprit ce que signifiait un engagement indiscutable, ce qu'était la loyauté et l'amour inconditionnel, elle m'enseigna comment on pouvait être proche de quelqu'un sans cesser pour autant d'être soi-même, elle m'enseigna la valeur de l'amitié désintéressée, elle m'enseigna que la vieillesse est le prélude à l'abandon de ce monde, mais que cela peut se faire doucement et que l'on peut la vivre avec la même force que celle que l'on avait étant jeune, et même plus.La dernière leçon, son dernier cadeau, fut de me permettre de voir que la mort n'est pas aussi horrible que ce que nous craignons et qu'un guerrier impeccable sait s'abandonner après avoir lutté de toute sa puissance.La dernière nuit, elle vint se coucher à mon côté. Depuis quelques temps elle cherchait la solitude et moi, respectueux de ce qui se passait, je le lui permettais. Cependant, je restais près d'elle, passant même quelques nuits blanches sans aucune raison que celle d'être à ses côtés. Nous nous sommes regardés dans les yeux un long moment, nous nous sommes tout dit.Ensuite, j'ai posé ma main sur sa colonne vertébrale et j'ai respiré avec elle, pendant vingt minutes, jusqu'à ce que son sommeil devienne paisible. Peu après, elle me demanda à sortir. Elle ne rentrerait plus jamais à la maison.Une heure avant sa mort, je lui avait demandé de me suivre pour rentrer à la maison. Elle s'était levée en faisant un effort et m'avait obéi. Quand nous sommes arrivés à la porte, j'ai vu que pour la première fois, elle avait la queue entre les pattes. J'ai compris son regard et nous avons fait demi tour.Elle s'est assise alors et n'a plus changé d'endroit. Un chien des environs aboya et tous les chiens du voisinage réagirent à l'unisson pendant un moment.Elle mourut comme meurent les taureaux bravos, face à l'entrée de la maison, défendant le territoire. Ce dernier lever de soleil, je l'ai regardé par la fenêtre, respectant sa solitude, couchée dans le jardin, faisant ses adieux au monde, avec le visage balayant l'horizon et j'ai perçu dans sa façon de tourner la tête et de poser son regard, la nostalgie de celui qui a joui et qui a aimé intensément la vie sur cette terre.Nous l'avons enterrée dans le jardin, enveloppée dans un drap tissé par mon arrière grand mère. Mais auparavant, pour refermer le cercle sacré de notre rencontre, j'ai répété le premier geste qui nous avait uni, il y a quinze ans, tandis que je me baladais en pleine campagne. Je me suis incliné sur sa fosse, j'ai ouvert le linceul qui la couvrait et j'ai caressé une dernière fois son « hara ». Ensuite, j'ai ouvert la bouteille de saké qui restait dans mon bar et j'ai arrosé sa tombe avec le précieux liquide. Quelques fleurs furent son dernier ornement. Silencieusement, tous ceux qui étaient présents ont, les uns après les autres, ramassé une poignée de terre avant de la jeter sur elle.


    A  SUIVRE 

     


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