• étrange vacances

    L'endroit était sinistre, c'est le moins qu'on en pût dire : des falaises, une mer livide, des collines rouges, des bois de conifères nains, un vieux fort qui dominait les vagues et dont le canon de bronze restait pointés l'horizon marin...
    A l'est, du côté de la terre, un misérable village de pêcheurs qui se cachait dans un repli de terrain...
    Bon gré mal gré, Bob Corner allait devoir passer ses vacances dans ce décor sordide. Ainsi en avait décidé son oncle et tuteur, l'honorable Mister Townend de Golden Gate, qui possédait son cottage sur l'un des plateaux rocheux balayés par les vents, et dont, ici, la volonté faisait loi.
    - Tu iras à la pêche, mon garçon, ainsi le poisson que tu mangeras ne te coûtera rien. Tu tireras le lapin sur la lande, quand tu en auras assez de te régaler de carrelets et de flétans. Michel Fresch, le fermier, te fournira du pain, du lait et des légumes sans oser te demander un sou, car sa ferme m'appartient et il me doit beaucoup d'argent... Enfin, tu étudieras tout à loisir ton histoire grecque, sans omettre la mythologie...
    Ainsi avait parlé l'oncle Townsend, au grand désespoir de Bob Corner qui détestait  la terre hostile des Cornouailles, le poisson, le lait et l'histoire grecque, mythologie comprise.
    Si l'oncle Townsend s'était mis en tête de faire obtenir à son neveu un grade en lettres et en philosophie, c'était sur le conseil perfide d'Enoch Brough, son commensal.
    Il eut été difficile d'imaginer quelqu'un de plus odieux que cet Enoch Brough. Bob s'était tout de suite méfié de ses attitudes sournoises, de ses gestes pleins d'onction, de son méchant regard de vautour, et rien n'aurait pu lui ôter de l'esprit que l'âme du vieux grigou était perfide.
    Inutile d'ajouter, je pense, que cette antipathie était réciproque. Enoch Brough avait pris Bob en grippe et s'évertuait à lui rendre la vie impossible. Le grade en lettres et en philosophie était sa dernière trouvaille. Il s'en montrait fier.
    Bob passait ses journées de purgatoire à relever des filets gluants. Il réprimait difficilement des haut-le-coeur devant les fades râgouts de poisons que préparait la lugubre Mistress Fresh et ne parvenait même pas à abattre un lapin à dix pas...
    En outre, du matin au soir, il pleurait de rage sur les manuels d'histoire.
    Heureusement, il avait fait la connaissance d'un vieux vagabond, Dave Oyster, qui avait élu domicile dans une casemate du vieux fort et qui lui offrait généreusement du tabac et du genièvre de contrebande. Dave Oyster était de plus, ce qui ne gâtait rien, une mine d'histoires passionnantes.
    Un soir, comme ils venaient de bourrer leurs pipes et regardaient le soleil s'enfoncer dans la mer, le vieux Dave dit :
    - Il faudra nous tenir tranquilles cette nuit, mon gars! Il va se passer des choses bizarres dans les parages.
    - Lesquels? demanda le jeune étudiant, interloqué par ce langage inhabituel.
    - Les contrebandiers vont débarquer leurs marchandises. Le gentleman de Londres qui leur prête de l'argent et achète leur pacotille, va venir les accueillir. En ce qui vous concerne, vous feriez mieux de rentrer au village et de vous coucher!
    - Non, je veux voir ces gens à l'oeuvre, répliqua Bob Corner.
    Le vieux haussa les épaules.
    - Soit, mais tant pis pour vous si vous faites du bruit et si vous vous laissez voir!... Attention!... J'entends un bruit de moteur!... Voici le gentleman qui s'amène en auto... Et voici Sam Crook, le chef des contebandiers! Il est venu spécialement de Caermarthen pour parler au Londonien.
    Bob vit un marin à mine patibulaire contourner l'éperon du fort et saluer fort bas un homme en ulster et bérêt alpin qui descendait à petits pas prudents l'étroit sentier conduisant à la mer.
    - C'est le monsieur de Londres, murmura Dave Oyster. Il paraît qu'il gagne gros à commanditer ce voyou de Crook!...
    Bob l'entendit à peine... S'il avait été plus familiarisé avec la faune mythologique, il aurait pené à Méduse et à son pétrifiant pouvoir...
    Il venait de reconnaître Enoch Brough.
    Revenu à Golden-Gate, Bob ne tarda pas à revoir son vieil ennemi. L'oncle Townsend qui voulait s'assurer des progrès accomplis par son neveu dans la science mythologique avait invité Enoch Brough à déjeuner. Durant le repas Bob parut fort à son aise. Il poussa même l'impudence, quelques instants avant le dessert, juqu'à tambouriner sur la table un rythme de czardas.
    - Eh bien, mon jeune ami, déclara d'un ton insidieux l'homme aux yeux de vautour, j'espère que vous avez mis vos vacances à profit pour combler les lacunes de votre instruction!
    - Oui, Monieur, répondit Bob avec assurance.
    - Nous allons voir ça!... Parlez-moi donc de Vulcain.
    - Vulcain, récita le récipiendaire, était un vilain bonhomme bigle au nez aplati. Il portait des bottes en cuir huilé qui lui très utiles pour ce qu'il avait à faire...
    - Vous vous payez ma tête!... rugit Enoch Brough.
    - ... Dans la vie de tous les jours, continua Bob Corner, il s'appelait Sam Crook et faisait de fréquentes visites à un vieux fort sur la côte des Cornouailles pour s'y livrer à la contrebande. Il y rencontrait de temps à autre un gentleman de Londres...
    Il n'eut pas le loisir de poursuivre son exposé. Enoch Brough venait de s'étrangler dans sa tasse de café. Un instant, plus tard, prétextant un malaise subit, il prit congé de son hôte avec une précipitation qui eut paru suspecte à tout autre qyue le bon oncle Townsend, et, plus jamais, ne reparut à Golden-Gate.
    Mais l'événement ne resta pas sans suite. Bob en conçut un goût si prononcé pour la mythologie qu'il se vit décerner, quelque temps plus tard, un diplôme de gradué en histoire grecque, avec une mention particulièrement élogieuse.
    L'oncle Townsend offrit un grand dîner en l'honneur de son savant neveu. Enoch Brough y avait été invité, mais il n'y parut point pour des "raisons de santé".
    Personne, d'ailleurs, ne déplora son absence.


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