• Fabien

    Fabien était plongé dans sa partie de go. Il avait avancé une pierre blanche, mais le jeu lui parassait bloqué. Avec une moue amusée, il s'apprêta à saisir une pierre noire. Après tout quand on joue seul on peut bien tricher un peu!
    "Tssst ce coup n'est pas autorisé!"
    Une voix derrière lui venait de suspendre son geste. Il se retourna, une femme se trouvait là, une femme sans doute jeune, mais au visage très grave, impénétrable et qui lui était inconnue.De toute façon depuis son accident de moto, depuis qu'il était amnésique, toutes les personnes qu'il rencontrait lui était inconnues ... Il regarda la femme:
    "Vous jouez au go? Vous êtes bien la seule dans cet hôpital ..."
    Elle s'assit devant lui et avança une pierre blanche. Elle ne disait rien mais sa présence suffisait à le déstabiliser. Il était mal à l'aise; il avait l'impression qu'aucune de ses expressions, aucune de ses pensées n'échappait à cette femme.Elle posa une pierre blanche et annonça
    "Atari".
    Il était battu. Il la regarda s'éloigner perplexe, tournant et retournant entre ses doigts la carte de visite qu'elle lui avait laisser:
    "Anh Li, acupuncture, médecine Chinoise".
    "Je peux vous aider à retrouver la mémoire. Appelez-moi", avait-elle dit.Ca valait le coup d'essayer! Fabien n'avait ni souvenirs ni aucun espoir pour l'avenir. Pour essayer de reconstituer son passé, il s'était en vain usé les yeux sur des coupures de presse de l'époque où il était champion de judo. Le monde semblait alors lui appartenir Jusqu'à ce jour où le destin l'attendait au tournant d'une mauvaise route.
    En arrivant devant la maison d'Anh Li, quelques jours plus tard, Fabien faillit tourner les talons: le portail grinçait, il y vit un mauvais présage. Mais un objet étrange dans le jardin l'attira: c'était une sorte de sculpture métallique composée d'une dizaine de tubulures suspendues à une armature en fer. Cette sculpture avait pour Fabien un arrière goût de déjà vu. D'une pichenette, il fit tinter l'un des tuyaux. Un son aigrelet en sortit, pas vraiment mélodieux mais exotique.
    "Vous avez déjà utilisé un carillon Chinois?"
    Anh Li était derrière lui, une nouvelle fois surgie il ne sait d'où. Sans un mot elle lui fit signe de le suivre dans la maison, une sorte de pavillon de banlieue ordinaire, mais dont la décoration évoquait le bout du monde: le salon était meublé à la Japonaise. Elle le fit asseoir sur un tatami, au ras du sol. Du thé infusait sur une table basse. Fabien but sa tasse jusqu'à la dernière goutte.
    - Détendez-vous dit-elle en ouvrant une boîte d'aiguilles.
    Il devinait plus les piqûres qu'il ne les sentait. Il ferma les yeux léger, léger ... Etait-ce son imagination ou des bribes de mémoire qui resurgissaient?
    Le carillon sonnait. Il entendit un homme qui parlait dans un Français impeccable:
    - Vous les Européens vous avez une idée réductrice de l'Asie, vous amalgamez la Chine, Hongkong, le Viet-nam et le Japon. Toutes ces civilisations n'ont rien à voir ...
    C'était la voix de Toshiro, qui lui avait expliqué son pays un an plus tôt. Toshiro était en même temps son ami et son rival direct, le plus grand champion du Japon où Fabien était allé faire un stage. Toshiro l'avait accueilli les bras ouverts.
    Pendant son séjour, Fabien s'était surtout intéressé aux secrets de la médecine traditionnelle. Il avait entendu dire que certain produits décuplaient les forces. Toshiro l'en avait découragé:
    - Bien sûr que ça existe, mais à quoi bon utiliser les moyens artificiels? Ce que tu recherches dans le sport, c'est le moyen de te dépasser toi-même!
    Fabien avait fait la moue. Il voulait être champion du Monde et pour lui, seul le résultat comptait...
    Un jour Toshiro l'avait emmené visiter la vieille ville. Ils s'étaient arrêtés devant une boutique:
    - Toi qui recherches des recettes de sorcières, tu vois cette fiole? Elle contient un mélange dont la composition se perd dans la nuit des temps. Ce qu'elle contient décuple les forces, mais attention au delà de dix gouttes, tu es contrôlé positif dans une compétition. Et c'est la honte et le déshonneur jusqu'à la fin de ta vie ...
    Fabien avait eu du mal à quitter des yeux la petite fiole remplie d'un liquide transparent. Tout en continuant de marcher dans les ruelles avec Toshiro, il s'était efforcer d'enregistrer suffisamment de repères pour pouvoir revenir tout seul.
    De reour en France il avait précautionneusement caché la fiole: il ne fallait pas que quelqu'un la déniche!
    Quelques jours avant le championnat, Toshiro était venu à Paris, car sa fiancée habitait là pour l'instant.Bientôt elle rejoindrait le Japon; bientôt ils se marieraient.
    - C'est dommage, avait dit Toshiro tu ne pourras pas la connaître car elle est en voyage ...
    Fabien avait invité son ami au restaurant. Pendant que Toshiro était aux toilettes, il avait versé une partie du contenu de la fiole dans son verre avec une adresse de prestidigitateur. Ensuite il y avait eu le combat, la disqualification de Toshiro pour dopage. Du coup Fabien qui était deuxième, devenait champion. Puis peu de temps après il y avait eu cet accident ...
    Sa mémoire le replongeait dans le passé ...
    Dans un brouillard cotonneux, il prit congé d'Anh Li.
    Dehors il remarqua l'idéogramme peint en bleu sur la porte, comme chez Toshiro il y a un an. Sa mémoire était réveillée, il revenait à la vie. Maintenant il pourrait aller rechercher la fiole là où il l'avait cachée. Elle était encore à moitié pleine; il avait eu raison de la garder.Grâce à ce qui restait, il pourrait retrouver la forme, son titre et la gloire. Il suffisait de ne pas dépasser la dose.
    Il sentit une présence derrière lui.
    - Savez-vous ce qu'est devenu Toshiro?
    Il reconnut la voix d'Anh Li. Elle le suivait depuis qu'il était sorti de la maison. Elle répondit elle même à la question qu'elle avait posée:
    - Il s'est fait hara kiri pour échapper au déshonneur. J'était sa fiancée. Voilà pourquoi je tenais à vous faire retrouver la mémoire ...
    Fabien vit trop tard un poignard dont la lame brillait. Le même que celui qu'avait utilisé Toshiro. Il sentit dans son ventre le froid de l'acier lorsque Anh Li le frappa en murmurant doucement une phrase du bushido, le livre des samurai:
    - Si tu tires la queue du tigre par défi, par ignorance ou par orgueil, il se réveillera de mauvaise humeur.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :