• fatalité

    Au bout de la piste, le Boeing 747 s’apprêtait à décoller.
    Debout derrière le grillage qui délimitait le pourtour de l’aéroport, il frotta ses mains gelées l’une contre l’autre afin de les réchauffer.
    En ce début de matinée, le temps était plutôt gris et triste. La tour de contrôle baignait dans une brume légère, presque irréelle.
    Il sortit son paquet de cigarettes, et d’un geste nerveux en ficha une entre ses lèvres. Au moment où il l’alluma, les réacteurs se mirent à rugir.
    L’avion prit rapidement de la vitesse et décolla presque à la verticale. Son cœur s’accéléra.
    Soudain, l’un des réacteurs prit feu, et l’avion en pleine poussée fit un demi-tour sur lui-même en perdant de la vitesse. Puis, comme un poids mort, il s’immobilisa dans le ciel avant de retomber comme une pierre sur la piste.
    - Oh non de Dieu ! s’écria-t-il.
    Un grondement assourdissant tel le bruit du tonnerre retentit, suivit d’une violente explosion.
    Un nœud se forma dans ses entrailles et il poussa un hurlement. Avec la force du désespoir, il escalada le grillage et tomba de l’autre côté avec un bruit sourd. Une douleur fulgurante lui irradia aussitôt le bras, mais il n’y prêta pas attention. Il courut en direction de la carcasse en flammes dont les débris jonchaient le sol.
    Des corps mutilés, déchiquetés par l’explosion, gisaient tout autour de la piste.
    Guidé par son instinct, il essaya tant bien que mal de retrouver celui de sa femme.
    - Oh ma chérie, mon Dieu ma chérie…
    Loris se réveilla en sursaut,  trempé de sueur. Le sang battait à ses tempes, et il lui fallut un moment pour recouvrer ses esprits.
    Heureusement, ce n’était qu’un cauchemar. Pourtant, celui-ci lui avait semblé tellement réel qu’il en était bouleversé.
    Il pencha sa tête sur le côté, Cathy dormait encore. La couverture se soulevait au rythme lent et régulier de sa respiration. Il laissa échapper un soupir de soulagement : Elle était en vie.
    Il se rappela soudain avec effroi que ce n’était pas sa femme qui devait prendre l’avion, mais lui. Il devait se rendre à Paris le jour même pour la promotion de son nouveau roman et assister à une conférence de presse. Il jeta un coup d’œil à sa montre : Il lui restait encore quatre heures devant lui.
    Après avoir bu son café brûlant accompagné de sa première cigarette, il se dirigea d’un pas pressé vers l’entrée.
    - Tu ne prends pas ton attaché-case ? demanda Cathy.
    - C’est juste, où avais-je la tête ?
    - Tu as l’air tendu !
    - C’est que… c’est toujours émouvant la naissance d’un nouveau bébé !
    Elle éclata de rire. Cathy était une jolie petite brune de trente six ans au sourire espiègle et au caractère bien trempé.
    Le nouveau bébé en question portait le nom de : « Fatalité ». Il avait choisi lui-même le titre et pour une fois son éditeur n’avait rien trouvé à redire.
    Il saisit son attaché-case, colla furtivement ses lèvres contre celles de sa femme, et alla rejoindre le taxi qui l’attendait devant la maison.
    Un sentiment d’angoisse l’étreignit durant tout le trajet et un nœud se forma dans ses entrailles. Il ne parvenait pas à effacer les souvenirs de cet atroce cauchemar, d’une réalité troublante. S’agissait-il d’un rêve prémonitoire ? D’un avertissement de l’inconscient forcément très aiguisé chez les gens de son espèce ?
    Il arriva sans encombre à l’aéroport, et comme il n’avait pas de bagages à enregistrer, il se dit qu’il avait encore le temps de boire un verre avant l’embarquement. Il s’assit à l’extrémité du bar « Express » et commanda un scotch bien tassé, sans glace. Ce n’était pas vraiment le trac de cette conférence de presse qui le tenaillait, mais il avait une frousse bleue de monter dans cet avion. Aussitôt servi, il siffla son verre d’un trait et resta un moment secoué par la violence de l’alcool qui pénétrait dans son organisme. Il commanda immédiatement un deuxième verre.
    Peut après, l’annonce de son vol retentit dans les hauts parleurs. Un sourire crispé au coin des lèvres, il se dirigea vers la zone d’embarquement en titubant. Il se fondit à la foule des passagers qui gravissaient en file indienne la passerelle d’embarquement. Une fois dans l’avion, il lâcha un profond soupir en cherchant son siège.
    Puis de longues minutes s’écoulèrent, qui lui parurent interminables. Assis à côté de lui, un homme d’affaire dans les plis impeccables d’un complet sombre feuilletait une revue. Il jeta un coup d’œil furtif à sa montre, plus que trois minutes. Il lui semblait entendre les battements de son cœur, couverts par le sifflement aigu des réacteurs.
    Soudain, l’hôtesse de l’air, une grande blonde coiffée d’un chignon en uniforme bleu, apparut à l’avant de l’avion et annonça dans le micro :
    « Mesdames et Messieurs, nous sommes navrés de vous annoncer que suite à un problème technique, nous sommes contraints d’annuler ce vol. Pour ceux qui le désirent, un bus sera mit gratuitement à votre disposition pour regagner le centre ville. »
    Il y eut une exclamation générale de surprise et d’indignation, puis les passagers se levèrent à tour de rôle en grommelant.
    Loris poussa à nouveau un profond soupir, mais de soulagement cette fois. Il la sentait mal depuis le matin, et finalement il se dit que le destin avait tranché en sa faveur : ce n’était pas encore son heure. Il afficha un sourire joyeux en sortant de l’avion.
    En passant à côté du bar, il se dit qu’il avait le temps de boire un dernier verre avant le départ du bus. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on échappait in extremis à la grande faucheuse. Il commanda à nouveau un scotch.
    Une demi-heure plus tard
    Assis dans le bus qui venait de quitter l’aéroport, il observait les autres passagers qui affichaient une mine d’enterrement. Devant lui, une femme de forte corpulence tentait de consoler son fils qui sanglotait. Il jeta ensuite un coup d’œil par la vitre : La température était descendue bien au dessous de zéro et les arbres étaient couverts de givre. Pourtant, cette année là, la neige n’était pas au rendez-vous. Il éclata d’un fou rire en imaginant son éditeur furax, l’attendant avec impatience à la conférence de presse en se grattant frénétiquement  l’oreille. Pour une fois, c’est lui qui poireauterait.
    Au diable cette conférence de presse, je suis vivant ! se dit-il. Jamais il ne s’était senti aussi bien.
    Il vit avec satisfaction que ce bus était équipé de toilettes. Cela tombait d’autant mieux qu’il avait un besoin urgent d’uriner.
    Il se dirigea d’un pas mal assuré vers la cabine des WC située à l’avant du bus, en essayant de garder l’équilibre lorsque celui-ci prenait un virage. Quelques instants plus tard, il revint en chancelant, s’agrippant aux sièges des passagers qui le fixaient d’un drôle d’air.
    - Oyez oyez braves gens ! Souriez, nous sommes vivants ! S’écria-t-il, l’esprit   embrumé par l’alcool.
    Il regagna sa place et imagina la surprise de sa femme lorsqu’elle le verrait franchir la porte. Il l’embrasserait, lui mordillerait tendrement l’oreille comme elle aimait tant, et ils feraient l’amour comme des bêtes jusqu’au lendemain matin
    Au même moment, le bus arriva dans un virage un peu trop serré et un peu trop vite, juste avant un pont. Le chauffeur perdit soudain le contrôle du véhicule. Le bus passa à travers la barrière du pont, fit un demi tour sur lui-même, et alla se fracasser douze mètres plus bas dans un grondement sourd.
    Lorsque les secours dégagèrent les corps, ils découvrirent celui de Loris qui gisait à quelques mètres de la carcasse. Son visage mutilé était fendu d’un étrange sourire.
    Un peu comme quelqu’un qui dirait : « Que voulez-vous, c’était la fatalité !»


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