• grand père l'araignée

    - Hou ! Hou ! Il sort de sa toile, cria un garçon.
    Un autre chantonna sur un air qu'il inventait au fur et à mesure :
    "Grand-Père l'Araignée
    Va faire son marché.
    Que va-t-il manger
    A son déjeuner ?"
    - Une mouche, mes amis... Une grosse mouche verte ! hurla Robert, un grand de quatorze ans, le meneur de la bande.
    Ils se mirent tous à pousser des cris variés en sautant d'une jambe sur l'autre, comme de jeunes sauvages exécutant une danse de guerre.
    Grand-Père l'Araignée ferma soigneusement la porte de sa petite boutique poussiéreuse où s'amoncelaient, dans une mystérieuse pénombre, une quantité incroyable de vieux violons, quelques contrebasses obèses et toutes sortes de petits instruments de musique qui avaient l'air malades ou même tout à fait morts.
    Colbert, le gros chat noir de Grand-Père l'Araignée, était assis à son poste de guet, derrière la glace crasseuse de la devanture. Il fixait les garçons de ses yeux absolument ronds et absolument verts, et il n'était pas difficile de deviner ses sentiments : il méprisait ces jeunes énergumènes et pensait que jamais des petits chats ne se conduiraient aussi mal que ces petits d'hommes.
    Grand-Père l'Araignée ôta le bec-de-cane de la porte de sa boutique, le mit dans la poche de sa veste, qui ressemblait à un sac de pommes de terre hors d'usage, puis il commença à marcher sur le trottoir, le buste penché, comme tiré en avant par le poids de l'énorme toison grise qui ornait son crâne et ses joues.
    La bande d'écoliers lui emboîta le pas, Robert en tête. Celui-ci tira le vieillard par la manche :
    - Vous sortez sans votre parapluie, Grand-Père l'Araignée ? C'est imprudent, car il y a n gros nuage tout prêt de crever... Vous allez mouiller votre habit et il sera abîmé.
    Les joues se gonflèrent de rires contenus. La sollicitude de Robert pour l'habit de Grand-Père l'Araignée était impayable. Un chiffonnier n'en aurait pas voulu de cet habit, qui n'avait plus ni forme ni couleur. Mais, le plus drôle, c'était qu'il faisait un soleil radieux. Seulement on ne s'en apercevait pas dans le fond de la petite rue où jamais ne descendait le moindre rayon de lumière. Et Grand-Père l'Araignée avait le cou si raide qu'il ne pouvait pas renverser la tête pour voir le ciel bleu, tout là-haut, entre les maisons tellement rapprochées que leurs toits se rejoignaient presque au-dessus de la rue.
    - Est-ce qu'il va vraiment pleuvoir ? demanda doucement Grand-Père l'Araignée.
    - Sûrement ! J'ai déjà senti une goutte, répondit Robert.
    Et les autres renchérirent en choeur :
    - Oui, on sent des gouttes.
    Grand-Père l'Araignée hocha la tête et soupira :
    - C'est ennuyeux. Il faut que je retourne chercher mon parapluie.
    Il revint à sa petite boutique, sortit le bec-de-cane de sa poche, ouvrit la porte, dit quelques mots d'explication à Colbert, étonné de ce prompt retour, puis disparut parmi les violons malades. Quand il ressortit de son antre, il portait sous le bras un grand parapluie noir et flasque qui montrait ses baleines d'un air menaçant.
    - Laissez-moi vous abriter, Grand-Père l'Araignée, dit Robert en affectant un zèle respectueux.
    Grand-Père l'Araignée lui laissa prendre le parapluie. Robert l'ouvrit et le tint au-dessus de la tête hirsute du vieillard, cérémonieusement. Les autres se mordaient les lèvres pour ne pas pouffer de rire ou se bâillonnaient frénétiquement avec leur mains tachées d'encre.
    Le cortège se mit en branle. Les passants regardaient en souriant ou haussaient les épaules. tout le monde connaissaient Grand-Père l'Araignée dans le quartier, dont il était un des plus anciens habitants. Et personne ne le prenait au sérieux. Un vieil original toujours dans la lune, un pauvre gueux qui aurait mieux fait de se réfugier dans un asile plutôt que de s'acharner à réparer ses instruments de musique...
    Robert en eut vite assez de brandir le parapluie au-dessus de la tête de Grand-Père l'Araignée. Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, il jugea que celle-ci n'avait que trop duré et il chercha le moyen de la finir en beauté. Il allait certainement le trouver, lorsque Annette déboucha au bout de la rue. Elle sortait de l'école, elle aussi. Mais, au lieu de s'attarder à faire des farces, comme Robert et sa bande, elle se hâtait de rapporter les commissions qu'elle venait d'acheter pour sa maman.
    Elle vit le cortège burlesque et Robert transformé en porte-parapluie.
    - Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en accourant.
    - Ce brave garçon à la gentillesse de m'accompagner pour m'abriter de la pluie, répondit Grand-Père l'Araignée, dont les yeux s'étaient mis à briller de joie en apercevant Annette.
    Il connaissait bien la fillette, ayant pris pension chez la mère de celle-ci pour ses repas du soir. A midi, il se contentait d'un casse-croûte qu'il partageait avec Colbert, installés tous deux sur le coin de l'établi, dans l'ombre poussièreuse de sa boutique.
    Mais, pour le dîner, il était content de manger une bonne soupe chaude dans un foyer sympathique, où il avait l'impression de se trouver en famille. Annette était très gentille pour lui et elle ne manquait jamais de préparer le couvert de Colbert : un petit bol de lait et, sur une soucoupe, des morceaux de mou finement découpés.
    - Pourquoi taquines-tu ainsi Grand-Père l'Araignée ? s'indigna-t-elle en s'adressant à Robert, qui s'était dépêché de refermer le parapluie et de le fourrer sous le bras du vieillard.
    - Oh : là, là ! Ca va... avec les filles, on ne peut jamais s'amuser ! grommela Robert.
    En vérité, il se sentait assez penaud. Il aimait beaucoup Annette et l'admirait en secret. A douze ans, elle ressemblait déjà à une vraie petite demoiselle. Toujours bien propre, bien nette, bien coiffée. Elle avait de grands yeux bleus, très doux. Mais elle savait se montrer énergique, à l'occasion, et elle se conduisait avec tant de tranquille assurance et de fermeté, qu'elle en imposait aux garçons. Nul ne songeait à la bombarder d'épluchures ou à l'épouvanter en lui fourrant sous le nez un rat crevé ou quelque horreur de ce genre, comme c'était l'usage avec les autres filles qui narguaient les garçons, à la sortie de l'école, en leur tirant la langue et en les traitant de cornichons. D'ailleurs, Robert n'aurait permis à personne de tourmenter son amie. Ils se rencontraient tous les jours en allant à l'école ou en revenant, et ils faisaient un bout de chemin ensemble. C'était un plaisir de causer avec Annette, car elle s'intéressait à tout ce qui passionnait Robert. Une seule ombre entre eux : Grand-Père l'Araignée. Annette s'indignait que le pauvre vieillard eût été choisi comme souffre-douleur par les garnements du quartier, et elle reprochait âprement à Robert ses exploits  de chef de bande.
    Très offensé par son sermon, Robert rassembla sa petite troupe et opéra une retraite pleine de dignité.
    A quelque temps de là, Grand-Père l'Araignée, arrivant pour dîner chez la maman d'Annette, Colbert sous son bras, fut fort étonné de n'être point accueilli comme d'habitude. An lieu d'accourir pour l'embrasser, la fillette, qui regardait par la fenêtre, resta le nez collé à la vitre, sans même se retourner pour sourire à son vieil ami. L'étonnement de Grand-Père l'Araignée se transforma en inquiétude lorsqu'il s'aperçut que le souper de Colbert n'était pas servi selon la coutume. Le chat flaira la soucoupe et le bol vide et interrogea son maître du regard.
    - Eh ! oui, Colbert, il se passe quelque chose d'anormal, murmura Grand-Père l'Araignée.
    A ce moment, Mme Bertrand, la mère d'Annette, entra dans la pièce qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle salua amicalement Grand-Père l'Araignée et se baissa pour donner une caresse à Colbert.
    - Tu as déjà englouti ton dîner, gros gourmand ! lui dit-elle en voyant la soucoupe et le bol vides.
    - Annette l'a oublié, ce soir, dit Grand-Père l'Araignée. Mais ne la grondez pas, madame Bertrand. Je crois qu'elle a des soucis.
    Mme Bertrand hocha la tête :
    - Depuis quelques jours, elle me paraît sombre et distraite. Je me demande si elle n'est pas malade.
    Elle parlait à voix basse, pour n'être pas entendue d'Annette. Mais celle-ci, toujours tournée contre la fenêtre, ne semblait pas songer à écouter. Sa maman dut même l'appeler deux fois lorsque la soupe fut servie. Et il fallut encore lui rappeler, comme à un bébé, qu'on ne se mettait pas à table sans se laver les mains.
    Pendant le dîner, elle toucha à peine à son assiette. Elle gardait n air triste et absent, répondant évasivement aux questions que lui posait Grand-Père l'Araignée sur sa façon dont s'était passée sa journée en classe.
    Elle voulut remplir son verre et se pencha pour saisir la cruche. Mais elle fit son geste avec tant de nervosité qu'elle accrocha au passage la grande fourchette piquée dans la platée de choux et l'envoya en plein dans l'assiette de Grand-Père l'Araignée, où son atterrissage souleva une gerbe de jus brûlant.
    - Fais donc attention, Annette, la gronda sa maman.
    Ce bref reproche eut un effet imprévu et foudroyant. Annette se leva d'un bond, toute rouge. Elle resta une seconde immobile, fixant sur sa maman des yeux pleins d'angoisse et de désespoir. Puis elle éclata en sanglots convulsifs et s'enfuit dans sa chambre.
    - Mais su'a donc cette petite ? s'écria Mme Bertrand d'un ton consterné. Elle toujours si calme, si raisonnable, si gaie. Je ne la reconnais plus...
    - Laissez-moi lui parler, madame Bertrand, dit Grand-Père l'Araignée. Nous sommes de vieux amis et, jusqu'à présent, elle m'a confié tous ses petits secrets. Si quelque chose la tourmente qu'elle n'ose pas vous révéler, elle me le dira peut-être, à moi.
    - Allez donc, Grand-Père l'Araignée !
    Le vieillard passa dans la pièce voisine, où il trouva sa petite amie écroulée sur son lit et pleurant à s'en étouffer. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement la raison de ses larmes. Mais, au lieu de répondre, elle sanglota de plus belle.
    Après une hésitation, il ressortit, traversa la cuisine en annonçant à Mme Bertrand qu'il revenait tout de suite, et disparut.
    Il ne fut absent que quelques minutes. Lorsqu'il pénétra de nouveau dans la chambre d'Annette, celle-ci, sans même lui jeter un regard, se rencogna dans son oreiller.
    Mais alors il se produisit quelque chose d'extraordinaire : la chambre s'emplit d'une douce mélodie. Un violon chantait tout près d'Annette... Jamais elle n'avait entendu un chant pareil...
    Annette tourna son visage ruisselant de larmes vers le vieillard et un sourire affleura à ses lèvres :
    - Que vous jouez donc bien du violon, Grand-Père l'Araignée : Vous m'aviez caché cela...
    - Chacun a ses petits secrets, Annette, répliqua le vieillard sans cesser de jouer, sa joue barbue tendrement appuyée sur l'instrument merveilleux. Maintenant que je t'ai livré le mien, tu devrais me confier ce qui te fait tant de peine...
    Le violon, de sa voix grave et mélodieuse, invitait aussi Annette à s'épancher. Elle ne put résister d'avantage :
    - C'est à cause de Robert, Grand-Père l'Araignée..., soupira-t-elle. Vous n'allez peut-être pas le plaindre, car il a toujours été si taquin avec vous... Mais c'est affreux ce qui lui arrive : sa maman est morte !
    - Pauvre garçon ! s'exclama Grand-Père l'Araignée tandis que son violon se taisait avec respect devant ce grand malheur.
    Annette comprit que son vieil ami, oubliant toute rancune, compatissait sincèrement à l'épreuve qui frappait son tourmenteur. Elle continua, en toute confiance :
    - J'ai tant de chagrin, Grand-Père l'Araignée... Robert ne me parle plus, il est si triste qu'il va se cacher chez lui, tout seul; son père, qui travaille dans une usine, n'est presque jamais là. Etre tout le temps seul... cela doit être atroce pour lui... Et je n'y puis rien, moi qui l'aime tant !
    Grand-Père l'Araignée garda le silence pendant un moment. Il caressait son violon de sa vieille main adroite et semblait réfléchir. Puis il dit :
    - Nous allons essayer de consoler ton ami, Annette. Amène-le demain dans ma boutique, à la sortie de l'école.
    Le lendemain, elle vint au rendez-vous de Grand-Père l'Araignée avec Robert, qui avait beaucoup hésité avant de la suivre. Maintenant qu'il était malheureux, il commençait à se rendre compte qu'il avait eu tort de se moquer du pauvre vieillard, et il avait honte.
    Au moment où ils allaient entrer dans la petite boutique, deux messieurs en sortirent. Ils étaient fort élégants et discutaient avec animation. Les enfants entendirent avec stupeur qu'ils vantaient les talents de Grand-Père l'Araignée. L'un d'eux disait :
    - Ce bonhomme est extraordinaire, il n'a pas son pareil dans toute la France pour réparer les Stradivarius. Je n'ai pas hésité à venir de Marseille pour lui confier le mien.
    Et l'autre renchérit, disant qu'il connaissait des musiciens qui étaient venus de plus loin encore pour faire réparer leur précieux instrument par l'inégalable spécialiste qu'était Grand-Père l'Araignée.
    Le vieillard ouvrit la porte et leur fit signe d'entrer, en souriant dans sa barbe.
    - C'est donc vrai que vous êtes un monsieur célèbre, Grand-Père l'Araignée ? s'écria Annette en lui sautant au cou. Il paraît que vous êtes le seul en France à bien savoir réparer un Stradivarius. Mais qu'est-ce c'est, un Stradivarius ?
    - Moi, je le sais, intervint vivement Robert. C'est le nom des meilleurs et des plus rares violons du monde.
    Grand-Père l'Araignée le regarda avec surprise :
    - Comment as-tu appris cela, mon garçon ?
    Robert rougit un peu en avouant :
    - Moi aussi, je joue du violon, Grand-Père l'Araignée. Maman voulait que je sois un grand musicien...
    Il baissa la tête pour cacher ses yeux pleins de larmes et ajouta tristement :
    - Mais maintenant qu'elle n'est plus là, je ne prends plus de leçons.
    Grand-Père l'Araignée lui tapota amicalement la joue. Puis il alla chercher une boîte noire d'où il sortit précautionneusement un violon, qu'il considéra avec amour avant de le fixer entre sa joue et son épaule.
    - Ecoute la voix d'un Stradivarius, dit-il à Annette.
    Il commença à jouer. Les enfants écoutaient, charmés par les sons merveilleux de l'instrument. Robert contemplait le vieux virtuose avec des yeux extasiés. Il s'écria dans un élan fougueux, quand l'archet retomba :
    - Je vous jure que désormais personne ne se moquera plus de vous, Grand-Père l'Araignée. Je vous demande pardon pour ma méchanceté passée... J'ai dû souvent vous faire de la peine...
    Le vieillard hocha la tête :
    - La musique console de tout, mon garçon. Tiens, essaie toi-même, tu verras...
    Et il lui tendait son précieux violon.
    Robert le prit avec respect et se mit à jouer, timidement d'abord, puis de plus en plus brillamment. Annette, radieuse, n'en croyait pas ses oreilles. Même Colbert paraissait tout content dans son coin.
    Grand-Père l'Araignée se pencha vers la petite fille et lui chuchota :
    - Ton ami a de vrais dons. Je me charge de le former. Il viendra travailler chaque jour avec moi. Et tu verras qu'à nous trois, toi, moi et la musique, nous saurons le consoler de son grand chagrin.
    Ils échangèrent un sourire de conivence. Robert aussi souriait, sans même s'en apercevoir. Il jouait comme il n'avait encore jamais joué, découvrant au son du Stradivarius la magie d'un bonheur inconnu que rien ne pourrait jamais détruire.
    Un artiste venait de naître dans l'ombre de la misérable boutique.


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