• Jellicoe et son coffre-fort

    Il y avait cinq jours que nous avions quitté l'île de Pâques avec un bon petit vent en poupe et un plein chargement d'oeufs à destination de la Nouvelle-Zélande, quand nous rencontrâmes Jellicoe. Etait-ce son véritable nom ? Je n'en sais rien, mais je tiens à dire à sa décharge que, pas un seul instant, durant les trente-deux jours qu'il passa à bord de la "Ster van Schiermonnikoog", Jellicoe ne tenta de nous faire croire qu'il était amiral.
    C'était bien, en tout cas, le plus fieffé coquin d'Irlandais qui ait jamais navigué dans les mers du Sud, de Cristobal aux galapagos, et je vous souhaite, si jamais vous allez rouler votre bosse par là, de ne jamais tomber dans ses pattes.
    Quand vous quittez l'île de Pâques vers le sud il n'y a plus rien, Monsieur. Rien que de l'eau, et comme ça jusqu'au Pôle Sud. Vous poivez naviguer là-dessus pendant six mois sans y rencontrer autre chose que des poissons volants et des requins de six mètres qui, eux, Dieu merci, ne voient pas.
    Un bien curieux endroit qu'il avait choisi là, Jellicoe, pour se mettre en embuscade. Sans doute le diable, son patron, lui avait-il signalé la venue dans ces parages du "Ster van Schiermonnikoog" !
    Tout cela ne serait pas arrivé sans la satanée molaire de Jörgen BjÖrsen, l'homme de vigie. D'habitude, dans cette morne étendue, il s'installe aussi confortablement que possible pour piquer un somme. Mais ce jour-là, sa molaire le tenait éveillé. C'est à ce détail que Jellicoe dut d'être aperçu et, quelques instants plus tard, embarqué sur notre rafiot, pour notre malheur à tous.
    Jellicoe navigait à bord d'un radeau fait de trois planches et n'avait à bord, pour bagage, qu'un grand coffre noir qui, nous le constatâmes par après, était aussi vide que le verre qui est là devant moi...
    Je fis apporter une nouvelle bouteille d'Oude Klare et Kees Huizinga, réconforté par trois grandes rasades, reprit le fil de son triste discours.
    - Jellicoe était un petit bonhomme sec comme un stockvis, roux comme le diable et si poli que nous eûmes peine à croire qu'il était réellement Irlandais. En d'autres temps le capitaine van Baarn aurait laissé l radeau voguer bien tranquillement, car il n'est pas homme à s'immiscer dans les affaires d'autrui. Mais deux jours plus tôt, le gabier de misaine nous avait quitté pour un monde meilleur et l'équipage, déjà réduit au départ, avait bien besoin d'un coup de main.
    C'est ainsi que Jellicoe fut embarqué, et son satané coffre à malices qui devait nous coûter si cher.
    Pendant les premiers jours de son séjour à bord, cette fripouille d'Irlandais se montra le meilleur des hommes et matelot très expert; il eut bientôt fait la conquête de l'équipage.
    Un beau soir, Jellicoe proposa à Joris-Bec-de-Lièvre de jouer avec lui une partie de poker. Pour rien, bien entendu, pour l'honneur ou pour des pois chiches, car en aucun cas il n'eût voulu, disait-il, prendre un sou à un de ses camarades. Joris protesta avec la dernière énergie et exigea de jouer à un demi-cent le point. Jellicoe se fit prier, l'autre insista et, eux heures après, les soixante gulden que Joris avait pu économiser au prix de Dieu sait quelles privations, étaient confortablement installés dans les poches de l'Irlandais.
    Le lendemain ce fut au tour du cuisinier, un petit Italien avare et bavard, qui se vit dépouillé de quarante-trois dollars, toute sa fortune. Puis, ce fut à Jörgen Björsen qui, lorsqu'il vit disparaître ses vingt-cinq florins, en oublia sa rage de dents.
    Ainsi, chaque soir, Jellicoe, toujours aimable et souriant, pluma soigneusement un membre de l'équipage. Tous y passèrent, depuis le mousse canaque Oulalaï-Tou, qui perdit toute sa fortune, en l'occurence, un anneau de corail qui lui pendait au nez, jusqu'au capitaine van Baarn qui était venu trouver Jellicoe pour le sommer de cesser ce petit jeu et qui s'y trouva pris lui-même.
    Quand il n'y eut plus d'argent à bord, ailleurs que dans le coffe noir de Jellicoe, nous jouâmes nos bijoux, nos vêtements, nos souvenirs. Les cigares du second, la pipe de Klaas Poppinga et même le ratelier de Jan Kwaalens...
    Tout cela disparut dans l'infernal coffre noir. Karel ten Kaat voulut même jouer le pilon qui lui sert de jambe gauche, mais Jellicoe refusa, pour des raisons humanitaires et aussi parce que le pilon était vraiment en mauvais état.
    Après que le capitaine eût joué et perdu tout le rhum que recelaient les flancs du "Schiermonnikoog" vint le moment où nous comprîmes que Jellicoe allait proposer de jouer le bateau et tout son chargement.
    Il fallait prendre une décision. Un jour que l'Irlandais était occupé à rafistoler des ralingues tout en haut du mât  de misaine, nous nous réunimes tous dans le poste d'équipage et par trente-six voix sur trente cinq votants, la tente-sixième voix était celle de Piet Hollemans resté à la barre et qui votait par procuration, nous décidâmesl'expulsion immédiate de Jellicoe. 
    Le radeau sur lequel il n'aviguait le jour où nous l'avions rencontré fut mis à la mer et quand le satané rouquin d'irlandais descendit du mât en sifflotant joyeusement, Cornelius de Zwarte l'empoigna d'une main ferme, le conduisit à babord et le laissa glisser le long d'un filin jusqu'à son inconfortable radeau où l'attendait son coffre noir lourdement chargé.
    Alors, quand il se fut éloigné de deux encablures, Jellicoe enleva poliment son bonnet et nous adressa un discours très civil :
    - Gentlemen, nous dit-il, je vous remercie de l'aimable accueil que vous m'avez réservé à bord de votre beau navire. Je souhaite au "ster van Schiermonnikoog" et à son vaillant équipage un vent favorable et une agréable traversée. Permettez-moi seulement de regretter que vous ayez omis de me rétribuer pour le travail accompli pendant cinq semaines sur votre...
    Mais il n'acheva pas, ou s'il acheva nous ignorons encore ce qu'il put bien dire car cet aimable discours fut couvert par un concert d'imprécations choisies parmi les plus belles du répertoire hollandais, norvégien, anglais, italien, danois et canaque.
    Et voilà la raison pour laquelle, Monsieur, vous me voyez ici les poches vides et dans la triste nécessité de vous emprunter dix florins. Merci, Monsieur, que Dieu vous ait en sa sainte garde et qu'il fasse que vous ne rencontriez jamais Jellicoe, son petit radeau et son sinistre coffre noir...
    Mais il n'acheva pas, ou s'il acheva nous ignorons encore ce qu'il put bien dire car cet aimable discours fut couvert par un concert d'imprécations


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