• José a peur la nuit

    José ne dort pas. Il écoute. Il guette. A chaque craquement de la vieille maison, l'angoisse lui tord le coeur. Les rayons de la lune entrant obliquement par la fenêtre tombent sur les draps blancs de son lit. La chambre tout entière baigne dans une lumière minérale qui, manifestement, appartient à un autre monde.
    José entrouvre un oeil. La pièce, malgré la lumière de la lune, reste pleine de coins sombres. Les meubles ont l'air de dissimuler des présences et les ténèbres où s'ensevelissent les lointains mystérieux de la chambre sont pleines de menaces.
    José a peur.
    Le château dort. La campagne, immobile et muette dans la grande nuit d'été, n'a pas un murmure. Une horloge sonne, quelque part dans la maison, une heure indéterminnée. Un meuble gémit. Un volet grince. Et José, au creux de son lit solitaire, tremble comme une feuille.
    José a peur la nuit. C'est instinctif. C'est maladif.
    Mais que faire?... L'obscurité le plonge dans des abîmes de terreur, et chaque nuit est pour lui un calvaire. Du moins les premiers instants de chaque nuit, car, heureusement, il s'endort sans tarder et il ronfle alors à, poings fermés, plongé dans le sommeil solide que donnent une bonne conscience et une journée bien remplie.
    N'empêche qu'il a peur. Et particulièrement dans cet antique château de campagne où ses grands-parents l'ont invité à venir passer les vacances.
    José, une nuit, s'est relevé. En dépit de sa peur, il a eu cette audace folle de sortir du lit, de traverser la chambre, de pousser la porte qui grince sur ses gonds, de gagner le palier ténébreux et de descendre l'escalier. Il lui semblait entendre la rumeur apaisante des conversations que tenaient les grandes personnes demeurées au salon, et c'est vers ce havre de lumière et de sécurité qu'il descendait. Mais le hall lui est soudain apparu comme un gouffre tout grouillant de présences hostiles tapies dans l'ombre. Il n'a pas eu le courage de continuer. Il n'a pas eu non plus celui de remonter l'escalier désert et d'aller se recoucher. Alors il s'est assis sur une des marches, et a fini par s'endormir, le front sur les genoux. C'est dans cette position que ses grands-parents l'ont trouvé, une heure plus tard, quand ils sont montés se coucher.
    Naturellement, on s'est beaucoup moqué, le lendemain matin, des frousses nocturnes de José. Mais cela n'a rien arrangé aux affaires du petit garçon. Il a toujours aussi peur, la nuit, dans la grande chambre vide.
    Ce soir, tout est à la fois pareil et différent. Pareil parce que, comme d'habitude, José tremble au fond de son lit et sursaute au moindre bruit. Différent parce qu'une sombre résolution l'emplit et qu'il veut à tout prix vaincre cette peur absurde. Que diable, il a douze ans!...
    - Mon garçon, a dit l'oncle Thomas ce fameux soir où la famille assemblée a découvert José endormi sur les marches de l'escalier, on peut toujours vaincre sa peur.
    Et comme le petit garçon essayait de s'expliquer, l'oncle a continué et tordant sa grosse moustache grise de colonel en retraite :
    - C'est parce que nous sommes des hommes que nous pouvons être plus forts que la peur. Quand nous avons envie de tourner le dos au danger et de détaler, nous savons très bien que, si nous le voulons vraiment, il ne tient qu'à nous de nous retourner, de faire face, d'être plus fort que la trouille, quoi !...
    Facile à dire... Cette nuit-ci n'est pas comme les autres. D'habitude José tremble pendant de longues minutes avant de sombrer dans le sommeil et ne se réveille que le lendemain matin au chant des coqs claironnant sous ses fenêtres. Cette nuit-ci, José a déjà dormi. Il en est sûr. Il a conscience de sortir d'un profond sommeil. Et pourtant il est tout à fait lucide. Il se sent l'oeil clair et l'esprit libre. Et quelque chose lui dit est très tard. Le silence de la maison a une densité inhabituelle. José devine que tout le monde dort à cette heure et que les fauteuils du salon sont vides autour du lustre éteint. Lui seul, dans la profondeur de la nuit, dans la maison saisie par le sommeil est éveillé.
    Au fait, qu'est-ce qui l'a réveillé ?...
    Soudain, il se souvient... C'est un bruit, ou plutôt une voix, un gémissement. Quelque chose l'a tiré du sommeil et il ne s'en est pas rendu compte en ouvrant les yeux, mais maintenant, en même temps que la conscience, lui revient la notion précise du sanglot étouffé qui a fêlé le silence et qui l'a réveillé.
    Mais sa peur aussi se réveille.
    Cette fois, la terreur n'est plus le fruit de son imagination. Elle trouve sa source dans une cause très réelle. Ce n'est plus le vague craquement d'une poutre du plafond qui l'a provoquée, mais le gémissement très concret poussé par un être vivant, quelque part, là tout près, dans cette chambre peut-être...
    - On peut toujours vaincre sa peur, a dit l'oncle Thomas.
    José tend éperdument l'oreille. Quelque part, très loin, dans le vague, le clocher du village sonne. José compte les coups. Un, deux, trois... Trois heures du matin...
    Le sommeil le ressaisit pendant une minute. Mais il sursaute. Cette fois, il est sûr que quelqu'un pleure, tout près. On dirait que le bruit vient de la fenêtre.
    José a rejeté les couvertures. Le voilà près de la fenêtre. Il tourne l'espagnolette, se penche...
    Devant la maison s'étend un vaste espace couvert de gravier, puis plus loin une prairie et le chemin qui conduit à la grand-route s'amorce entre deux rangées d'arbres qui font une traînée sombre dans la nuit. Mais le balcon cache à José le perron et la porte d'entrée. Or c'est là que quelqu'un appelle, car un gémissement étouffé vient à nouveau de s'élever.
    Rien à faire, il faut descendre.
    Il ouvre la porte, traverse le palier obscur, descend l'escalier en posant les pieds près de la rampe, là où il sait que les marches ne craqueront pas.
    La fraîcheur du hall le surprend. Il est pieds nus, et les dalles froides le font frissonner.
    Il fait soudain un saut en arrière, le coeur battant à se rompre.
    Là... Qu'est-ce que c'est ?...
    Allons, femmelette, ce sont les vêtements pendus au porte-manteaux.
    Cette ombre ?... Une plante verte sur son support.
    Ce grignotement ?... Le tic-tac de la pendule dans la salle à manger.
    Plus qu'un pas à franchir, mais c'est le plus dur. Il faut tirer le lourd vantail qui s'ouvre sur le perron. Pas un bruit, pas un souffle. La maison est inerte comme un tombeau. Toute la responsabilité repose sur les épaules de ce petit garçon en pyjama qui pose sur la poignée de la porte une main tremblante.
    C'est fait... La poignée a tourné. La porte vient vers José avec un grincement qui lui paraît rouler dans la maison comme le grondement du tonnerre...
    Quelque chose a bougé derrière la porte. Quelqu'un plutôt. José, lui, ne bouge plus, cloué sur place.
    Et une petite fille apparaît sur le seuil de la porte ouverte. Elle a dix ans tout au plus. un manteau est jeté sur sa chemise de nuit. Elle pleure.
    - Mariette... Que fais-tu là ?
    Mariette est la petite fille des fermiers voisins. José la connaît. Ils jouent ensemble presque tous les jours...
    Et tout à coup la lumière jaillit dans le hall. Quelqu'un descend l'escalier. C'est l'oncle Thomas, sa canne ferrée sous le bras, la moustache en bataille, qui arrive en nouant la ceinture de sa robe de chambre.
    - Qu'est ce qui se passe, nom d'un chien ?... En voilà une heure pour jouer aux cambrioleurs ! Je croyais que tu avais peur la nuit, toi !
    En un instant le hall s'emplit de monde et de bruit. Voici la grand-mère, le grand-père, la bonne, le chien...
    Et Mariette continue de pleurer, appuyée au chambranle de la porte, devant José qui ne comprend pas.
    Enfin on s'explique. Mariette, entre deux sanglots, raconte que son papa vient d'être terrassé par un mal mystérieux. Sa maman est à son chevet. Personne pour aller chercher le médecin. Et le téléphone est au château. On a demandé à la petite fille de courir chercher du secours. Elle a couru. hélas, c'était pour s'apercevoir qu'elle était trop petite pour atteindre le bouton de la sonnette. Alors elle s'est mise à pleurer.
    C'est tout...
    C'est tout, mais si José n'avait pas entendu ses sanglots et s'il n'avait pas surmonté sa peur pour venir aux renseignements, Mariette pouvait aussi bien pleurer sur le seuil jusqu'au matin, les chambres des grandes personnes donnent de l'autre côté de la maison, et so papa rester sans soins.
    Déjà le médecin est prévenu. Dans quelques minutes il sera là. On console Mariette avec un biscuit et une tasse de thé. On félicite José.
    Il n'aura plus peur la nuit...


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