• l'assassin

    - Ojiisan raconte-moi...
    - Très bien Furi-kun. Alors voici l'histoire de Tanaka, un malheureux assassin ...
    Tanaka entra dans l'auberge basse et s'assit tout au fond, le dos contre un pilier de bois. Les visages fatigués d'une seule tablée de marins se dessinaient, flous dans la lumière jaune et fumeuse. Penchés les uns vers les autres, parlant bas, ils ne s'occapaient pas de Tanaka. Furtif, il glissa la main dans l'ouverture de son kimono et palpa son trésor, 300 ryo. Lentement il sortit le paquet de feuilles d'or et se remit à les compter. Il était comme un homme hypnotisé, les yeux perdus, soulevant doucement, une à une les précieuses feuilles.
    Il y en avait bien trois cents, c'est-à-dire qu'il en manquait cinquante. Il allait gagner cinquante ryo cette nuit. Une bouffée de terreur lui glaça brusquement les mains. Tout pouvait être fini ce soir, une année de travail infâme, si seulement ... si seulement tout ce passait bien ...
    Il lui fallait 350 ryo pour épouser Aiko. Son père n'avait pas voulu qu'elle épouse sans réfléchir un jeune guerrier sans seigneur.
    Ce n'était pas un homme dur ou déraisonnable, mais il aimait sa fille et il voulait son bonheur. Aiko dans la maison attendait sa réponse. Ce père considéra, un peu malheureux, le jeune homme gauche et timide que sa fille unique avait choisi, puis il lui sourit et montra, sur la table devant lui, la pile de ryo d'or qu'il était en train de compter :
    - Je suis un marchand, vous êtes un samurai. Votre requête est un honneur pour ma famille. Mais j'ai cru comprendre que vous n'étiez plus au service du daimyo. Comment allez-vous faire vivre Aiko ?
    - Le seigneur m'a donné une certaine somme quand il a dû renvoyer ses guerriers, répondit Tanaka avec une désinvolture mal imitée. Son espoir, son angoisse tourmentaient le père d'Aiko qui lui en voulut de lui imposer une entrevue aussi pénible. Comme il était maladroit, ce jeune homme !
    - Je n'exige pas, reprit-il doucement, que ma fille épouse un homme riche, mais vous devez me rassurer. Il y a ici 350 ryo. Disons que si vous pouvez me monrer la même somme dans un an, nous vous donnerons Aiko.
    Un instant, il espéra voir s'éclairer le visage du samurai, crut qu'il allait jeter sur la table le double de la somme. Mais le jeune homme devant lui s'inclina, le visage contracté. Soulagé qu'on ne lui retire pas tout espoir, Tanaka assura, du ton brusque et distant qu'il prenait pour cacher sa timidité, qu'il obéirait, qu'il serait de retour dans un an.
    En se retournant dans la rue, Tanaka respira profondément, brusquement euphorique. Il lui suffisait donc de trouver une place, et il avait une année pour réussir ! Il courait presque en partant vers le centre de la ville. Il allait visiter tout de suite les maisons de thé et les tavernes où se retrouvent les guerriers. Quelque part dans la ville, un homme saurait lui dire où il devait se présenter.
    Au petit matin, Tanaka se retrouva assis sur une borne à regarder couler la rivière. Il était un peu saoul, et profondément inquiet. Partout, on lui avait répété la même chose. Les samurai les plus célébres ne retrouvaient plus de maître. Les armées disparaissaient. Dans les tavernes où il se renseignait avec son arrogance pitoyable, on regardait Tanaka avec ironie, avec compassion ... ou alors on l'attirait dans un coin et on lui parlait de l'Ancien.
    L'Ancien était un assassin, tout simplement. Ou plutôt une agence d'assassinats, puisqu'il ne faisait jamais lui-même le travail. Beaucoup de gens étaient prêts à payer très cher le meurtre de leurs ennemis personnels ou politiques. Son organisation était parfaite, et ses clients ne rencontraient jamais l'assassin désigné, qui recevait ses ordres par messager. Ceux qui travaillaient pour l'Ancien n'étaient liés que par obligation: ils ne devaient jamais poser de questions.
    Tanaka était né trop tard pour la gloire des armes. Le nouveau shogun imposait sa paix sur tout le pays. Tanaka se débattit longtemps contre son sort. Un matin, il se réveilla en comptant les jours. Un tiers de son année de grâce était déjà passée! Il regarda le plafond et sentit quelque chose s'effondrer en lui. Il avala péniblement, cligna des yeux, puis se leva d'un bond. Un grand poids était tombé de ses épaules. Il allait tout simplement faire son métier d'homme d'épée. Il quitterait l'Ancien dès qu'il aurait 350 ryo. Il aurait Aiko et c'était tout ce qu'il voulait.
    Dans la tiédeur de l'auberge misérable, il commanda à manger et s'installa confortablement pour sa dernière vigile. Son trésor dans sa ceinture, son sabre devant lui, il rêva et attendit son messager.
    La porte de l'auberge s'ouvrit, puis claqua sans que personne n'entre. L'air de dehors s'engouffra dans la salle basse qui fut glacée en un instant.
    - Il est très tard, répétait le patron sans oser regarder Tanaka.
    Tanaka savait qu'il venait d'avoir son signal. Il passa devant l'aubergiste sans le regarder et celui-ci s'inclina confus, les mains pleines, il avait vu le pourboire que laissait le guerrier loqueteux. Dehors, un vent mordant sifflait sur le fleuve et balayait les terrains du faubourg. Les marins devant lui faisaient le gros dos, disparaissaient dans l'ombre. Il sentait le messager qui marchait derrière lui, et il ne se retourna pas quand une voix murmura :
    - La première chaise à porteurs, sur le pont. Bonne nuit.
    Le vent était chargé de poudre de glace. Sur l'autre rive deux chaises à porteur s'engageait sur le pont, précédées de trois gardes du corps. Deux d'entre eux portaient un sabre, le troisième une lance.
    Tanaka alla se placer au milieu du pont. Il marchait tranquillement, et les gardes flottèrent un instant avant de réaliser qu'il allait les attaquer. Tanaka, toujours si calme, était ce soir gêné par un pressentiment. Il vit l'incrédulité des gardes se changer en colère, et avec une lucidité inhabituelle, il se dit qu'il craignait autant de réussir que d'échouer.
    Depuis un an, il attendait ce soir. Il comprenait enfin que 350 ryo ne sont que peu de chose. Le porteur de lance se détacha de l'escorte et lança :
    - Je suis Kusumi, du Harada ryu yari jitsu. Faites place. Tanaka était prêt à se battre. Sa perception se déploya autour de lui, il nota les quelques lumières des masures de la berge, le vent, la neige qui brillait en passant devant les lanternes des porteurs silencieux ... une voix inquiète se leva de la chaise à porteurs.
    - Jamais de questions, pensa-t-il à l'instant où Kusumi poussait le kiai et se jetait sur lui.
    Tanaka connaissait le secret du combat contre une arme longue. Il esquiva la première attaque et entra dans le cercle de la garde de Kusumi. Instantanément celui-ci retourna sa lance pour le frapper de la hampe. Tanaka para le coup et les deux combattants pesèrent de toute leur force l'un contre l'autre. Les deux autres gardes approchaient. Tanaka céda brusquement, la lance glissa sur son épée qui sembla voler d'elle-même vers le flanc découvert de Kusumi. Tanaka se retourna et l'acheva au moment où il s'abattait devant lui.
    Les porteurs s'enfuirent brusquement, sans un cri, comme une compagnie d'oiseaux qui s'envole. Les deux gardes chargèrent coude à coude, se gênant l'un l'autre dans leur hâte. Tanaka esquiva leur attaque et le grand arc de son sabre s'enfonça dans le corps du premier, la course de l'autre secoua le pont quand il s'enfuit.
    Tanaka ne s'arrêta pas. Son élan le portait vers la chaise désignée.
    - J'ai eu tort, se dit-il en plongant sa lance dans la paroi de toile, de m'inquiéter pour ce soir. Un cri déchira la nuit. D'un coup de pied, il renversa la chaise, et décapita le corps qui en tombait avant même qu'il ne touche le sol.
    Tanaka rengaina son sabre et s'éloigna. Il ne regardait jamais ses victimes. La nuit se refermait autour de lui, ses sens perdaient l'acuité du combat. Il était troublé par les cris aigus qui venaient maintenant de la deuxième chaise. Une jeune fille en descendit chancelant et se précipita vers le cadavre, qui était celui d'un vieil homme.
    - Mon père, mon père, répétait-elle.
    Tanaka se figea, horrifié, et se retourna lentement. La neige tombait à gros flocons et l'empêchait de voir ... Devant lui, la frêle silhouette agenouillée se retourna aussi. A travers le furieux rideau blanc, Tanaka et Aiko se regardèrent.
    - Je ne savais pas, gémit Tanaka en claquant des dents. Il ne faut jamais poser de questions. Je ne savais pas !
    Dans les yeux d'Aiko, il n'y avait plus que de la haine. Tanaka s'enfuit en chuchotant toujours :
    - Il ne faut jamais poser de questions. Je ne savais pas.


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