• l'homme le plus fort du monde

    Ce que je vais vous raconter s'est passé l'année où j'ai eu ma rougeole.
    C'était l'hiver et grand-père se trouvait à la maison. Grand-père était le père de maman. Il y avait deux choses que grand-père ne pouvait pas supporter, c'était le froid et papa.
    Le froid, il s'en protégeait de son mieux, en enfilant une quantité de tricots les uns par-dessus les autres. Fallait-il qu'il soit maigrichon, le pauvre, pour ne pas paraître gros avec tous ces lainages superposés ! Le soir, quand il se mettait au lit, il en enlevait quelques-uns avant d'enfiler la grande liquette qui lui tenait lieu de pyjama, pourtant il lui en restait toujours une sacrée épaisseur. Et même, je vais vous dire, quand il est mort et qu'on lui a passé son costume gris foncé, on a renoncé à le dépouiller de tous ses tricots pour ne pas être pris de vitesse par la rigidité cadavérique. Si les tricots le prémunissaient contre le froid, en ce qui concerne papa, y avait guère que maman et moi qui lui tenions lieu de tricots. Et encore, bien mal.
    Sitôt qu'il arrivait dans notre pavillon de banlieue, à l'automne, car il habitait seul l'été dans une campagne perdue, le voilà qui se mettait à grincher contre mon père. Bien sûr, papa l'envoyait au bain, mais je dois franchement reconnaître que c'était grand-père qui commençait.
    Il balançait des vannes à mon vieux à chaque tournant de phrase. Une fois, deux fois, à cause de nos regards suppliants, papa se contenait.
    A la fin, il pouvait plus et fallait voir comme il le contrait sec, le grand-père. Le côté "si vous n'êtes pas content ici allez ailleurs, moi je me suis marié avec votre fille, pas avec vous". Ca créait un mauvais climat et on vivait dans une perpétuelle appréhension, maman et moi. Je me rappelle les Noël de l'époque : une vraie calamité. Et pourtant c'est joyeux, Noël, pour dire...
    Chez nous, on est une famille plutôt modeste. Papa est chef magasinier chez Landmann-Judé, les pièces détachées pour bagnoles, et maman fait institutrice au groupe Jean-Jaurès. Elle s'occupe du cours élémentaire première année, et elle est bien aimée parce que c'est une personne patiente et gaie.
    Donc, cette année-là, voilà que je chope la rougeole. Ca n'a surpris personne parce qu'il y avait une épidémie dans la classe de maman et que c'est elle qui m'a apporté cette saloperie sans le vouloir.
    Je suis donc resté à la maison avec grand-père. On jouait aux dominos et à la bataille car grand-père voulait pas entendre causer des jeux modernes comme le Monopoly ou le Scrabble.
    Je le revois en face de moi, ce bon vieux. Engoncé dans tous ses tricots plus ou moins dépenaillés, les pieds dans ses charentaises fourrées, la casquette enfoncée bas sur le front. Il avait de grandes oreilles décollées et une moustache blanche jaunis par ses mégots. Quand il gagnait, il était tout joyeux, et quand il perdait, il laissait vaguement entendre qu'il l'avait fait exprès, parce que j'étais un môme.
    Sa terreur du froid lui restait de la Grande guerre. Il avait été poilu aux Dardanelles et en avait ramené du paludisme. Paraît que dans les premiers temps il grelottait quand une crise le prenait. Il avalait alors de la quinine, je crois bien. Au fil des ans, les crises avaient disparu, mais il demeurait fragile vis-à-vis de la température et il bougonnait après le moindre courant d'air.
    Quand on avait joué plusieurs parties, on s'arrêtait, et grand-père partait dans ses souvenirs. Des exploits de sa jeunesse lui revenaient. Il assurait qu'il possédait une force herculéenne. Rien ne lui résistait. Seul contre six, il mettait ses adversaires K.O. Il avait assommé un boeuf d'un coup de poing entre les deux yeux, et tout ça... Sûrement des vantardises de vieux. Le passé, au plus, il s'enfonce dans la mémoire des gens, au plus, il devient fabuleux.
    Je l'écoutais pour lui faire plaisir, mais je pouvais pas imaginer, en le voyant tout blanc et tout ridé, qu'il avait été un dur de dur, grand-père. Sincèrement, ça ne se voyait plus. Il paraissait tellement fragile ainsi caparaçonné de tricots, si perdu dans l'hiver.
    Pendant qu'on menait notre petite vie à la maison, la neige s'est mise à tomber. Mais pas pour rire ! C'est plutôt rare qu'elle subsiste longtemps dans Paris et ses banlieues. Généralement, elle se tourne tout de suite en boue, puis disparaît. Cette année-là, la vache, ce qu'elle s'est cramponnée ! Bien blanche, épaisse comme ça ! Moi, avec ma rougeole, j'enrageais de ne pas pouvoir en profiter, m'y vautrer, faire des bonhommes, des boules, tout ça... Grand-père, lui, l'injuriait car elle symbolise le froid en somme. Il la traitait de "saloperie", comme si c'était pas, au contraire, le dernier mot à employer pour parler de la neige ! La seule chose qu'il lui reconnaissait, grand-père, c'est qu'au moins elle estompait le wagon de chemin de fer sans roues qui servait de cabane à outils au fond de notre jardin. Il parlait toujours de le faire enlever, mais tu parles d'un meuble ! Y'aurait fallu une grue ou au moins un camion pour embarquer la partie ferraille, en admettant qu'on le démolisse avant. Ca représentait de trop gros frais. Alors le wagon, un wagon de marchandises sur lequel était encore peint : hommes 40, chevaux en long 8, continuait de défigurer notre horizon. Grand-père, vous pouvez pas savoir tout ce qu'il a pu raconter à papa à propos de ce wagon : comme quoi ça lui faisait honte pour sa fille et qu'on s'attendait à voir camper des romanos dans le jardin, tout ça. Si bien que papa se filait dans des rognes impossibles.
    Bon, voilà qu'un après-midi, on chassait le piaf, avec grand-père. Une recette à lui. Ca s'opérait de la manière suivante : on prenait la porte d'été, en grillage, du poulailler, après avoir balayé un coin de neige. On soulevait la porte avec un bâton auquel on avait attaché une longue ficelle dont l'autre extrémité arrivait jusque dans la maison. Sous la porte inclinée, on plaçait des miettes de pain. Les moineaux du voisinage, au bout d'un moment, apercevant un coin balayé, se hasardaient et se glissaient sous la porte pour bouffer le pain. Quand il y en avait plusieurs, on tirait sec sur la ficelle, ça faisait choir le bâton, donc la porte, et parfois des piafs pas assez prestes restaient coincés sous le grillage où j'allais les récupérer.
    Bien sûr, j'avais pas le droit de sortir. Mais grand-père m'habillait chaudement et je faisais vite. Lui, il se serait bien gardé de mettre le nez dehors, vous pensez !
    On avait déjà capturé trois moineaux auxquels grand-père avait tordu le cou d'un tour de main quand papa est arrivé à l'improviste, rapport à une grève qui venait de se déclencher chez Landmann-Judé. Ce foin, quand il m'a aperçu, remettant la béquille de bois pour soulever le grillage. La manière qu'il a houspillé grand-père, le traitant de criminel, d'infanticide et je sais plus tout quoi encore !
    - Vos conneries, il a dit, vous les faites faire par un gamin malade, vous êtes bien trop froussard pour risquer le nez dehors par ce froid, espèce de vieux débile !
    Débile ! Là, il outrepassait nettement et grand-père a pas supporté. J'ai cru qu'il allait éventrer papa avec son vieux couteau Opinel. Il est devenu plus blanc que la neige et son regard ressemblait aux aiguilles de glace accrochées au cheneau.
    Puis il a respiré profond afin de se décontracter un peu, donner de l'aisance à sa rage.
    - Débile vous-même, mon pauvre Fernand, il a répondu.
    Moi je m'attendais à tout car tout pouvait se produire.
    - Vous n'avez que du jus de chique dans les veines, mon pauvre Fernand; quand je vois ma petite Elise mariée à un crevard de votre espèce, je prie le ciel pour qu'elle devienne veuve !
    Et alors, vous savez pas ? Voilà grand-père qui se met à chercher autour de lui, comme s'il espérait trouver une arme. Il avise le jeu de cartes dont on s'était servi pour la "bataille". C'était un jeu de 52 cartes, mais nous on retirait celles au-dessous des sept pour jouer. Le voilà qui réunit les deux talons. Il tend le jeu à papa.
    - Prouvez-moi que vous n'êtes pas une mauviette avant de me traiter de débile, Fernand en déchirant ce jeu en deux !
    Vous parlez, papa, la grise mine qu'il s'est mis à faire. Il est pas baraqué de première, faut convenir. Il a jamais été porté sur les exercices physiques. lui c'est un bricoleur plutôt, si vous voyez ce que je veux dire ? Il s'intéresse plus au catalogue Manufrance qu'au journal l'Equipe.
    - Quele idée ! a-t-il murmuré.
    - Essayez toujours, mon pauvre Fernand ! Vous vous dégonflez ?
    - Allons, a soupiré papa, vous savez bien qu'il est impossible de déchirer 52 cartes.
    - Mais bon Dieu de bois, essayez avant de dire que c'est impossible !
    Papa a essayé. Il était tout gauche. Il attrapait ce paquet de cartes comme je sais pas quoi, sans même s'assurer une bonne prise. Ses efforts étaient si cocasses que je me suis mis à rigoler.
    Mon rire, je pense a dû le mortifier. Il a présenté le jeu à grand-père.
    - Montrez-moi donc, vous qui êtes si malin !
    C'est bien ce qu'espérait grand-père. Il a commencé par cracher dans ses mains. Après quoi il les a essuyées soigneusement contre son pantalon en velours. Puis il a pris le paquet de cartes d'une certaine manière, et ses mains se trouvaient paume contre paume. Il a écarté les jambes pour bien se camper. Et alors il a poussé un drôle de rugissement. Sa figure est devenue violette sous la visière de sa casquette. Tout son corps tremblait. j'ai cru qu'il allait mourir. On voyait ses grosses veines bleues noircir comme du fer forgé. Et puis il a paru se fendre lui-même en deux et il y a eu un tronçon de jeu dans chacune de ses mains. Il a attendu un peu de pouvoir reprendre haleine. Ensuite il a jeté les 104 morceaux de carton sur la table en criant :
    - De la part du débile, Fernand !
    Logiquement, il avait droit à l'abdication de mon père, non ?
    Il venait de lui faire toucher les deux épaules. Moi, je trouve quand on est vaincu, le mieux c'est de le reconnaître loyalement. Mais papa en avait sec d'être humilié de la sorte par un vieillard, et devant son petit garçon !
    - Pff, il a fait, évidemment : vous avez un truc !
    Le grand-père en est resté abasourdi.
    - Un truc ! il a répété.
    - Vous croyez que je ne vous ai pas vu les déchirer en douce par petits paquets !
    Pauvre vieux, j'oubliera jamais.
    - Oh, le sacré bon Dieu de menteur ! il s'est exclamé. Un avorton, me traiter de menteur ! Un type pas plus fort qu'une mouche malade ! Prétendre que j'ai triché, moi qui suis encore l'un des hommes les plus forts du monde !
    Papa tenait le bo bout. Nier l'évidence, c'est un système qui vaut les autres. Prétendre que le noir est blanc n'est pas un mensonge mais une prise de position, comme ils disent à la télé.
    Alors il suffisait de nier que grand-père ait loyalement partagé en deux ce jeu de cartes pour que la chose s'en trouve comme annulée. En plus, il se payait le luxe, papa, de dire que c'était vraiment gaspiller l'argent que de sacrifier un jeu presque neuf pour une pitrerie.
    Grand-père tremblait.
    - Bon, a-t-il déclaré tout de go, alors regardez bien, ensuite vous ne m'accuserez plus de tricherie.
    - Quoi ? a demandé papa inquiet.
    Le vieux a dit calmement :
    - Je vais aller soulever le wagon dans le jardin !
    Là, moi-même j'ai souri. Un wagon pesant plusieurs tonnes, je sais pas si vous jugez. Il perdait l'esprit, grand-père.
    Le voilà parti comme un dingue dans la neige, sans se soucier du froid. En pantoufles, vous m'entendez ? et sans même passer un manteau.
    Je m'approche de la croisée pour assister au spectacle. Mais papa me rappelle :
    - Louison, vien ici. T'occupe pas de ce vieux fou !
    - Mais papa, je veux voir.
    - Qu'est-ce qu'il y a a voir ? Tu sais bien que cent hommes réunis ne pourraient pas faire broncher ce wagon d'un millimètre ! Si tu le regardes, ça va l'encourager et il attrapera la crève.
    - Ecoute, papa...
    - Ici, tout de suite !
    C'était son honneur, quoi. Fallait obéir. Les hommes, c'est fou ce que la vanité les tourmente. Si je ne me soumettais pas, il allait m'en vouloir à mort, mon vieux. Jamais plus il me pardonnerait l'humiliation de grand-père.
    Un bon moment s'est écoulé.
    A la fin, grand-père est rentré. Il semblait avoir encore vieilli, et pourtant la chose m'aurait paru impossible un instant plus tôt. Il était plié en deux et sa respiration faisait un bruit ronflant.
    - Vous avez vu ? il a demandé d'une voix sourde.
    - Vu quoi ? a questionné hypocritement papa.
    - Je l'ai soulevé, votre charognerie de wagon.
    - Ah oui ?
    - Comment, vous n'avez pas regardé ?
    - Moi, les clowns, ça va un moment, a répondu mon père.
    Le pauvre homme s'est alors tourné vers moi.
    - Toi, au moins, t'as vu, Louison ?
    - Papa n'a pas voulu que je regarde.
    - Mais bon Dieu, je l'ai soulevé d'un mètre, ce putain de wagon ! Un bon mètre !
    - Mais bien sûr, a dit papa avec enjouement.
    Grand-père s'est approché de lui. Il a soupiré :
    - Je suis navré de vous le dire devant cet enfant, Fernand, mais vous êtes qu'une charogne !
    Après quoi il est monté se coucher. Il se déplaçait tout de traviole parce qu'il s'était donné un tour de reins.
    Le soir, il souffrait tellement que maman a dû appeler le médecin, et je sais pas comment le docteur Luhot a pu l'ausculter à travers tous ses tricots. Toujours est-il que, le lendemain, une pneumonie s'est déclarée. Y'a fallu l'emmener à l'hôpital où il est mort quatre jours plus tard. On avait prévenu mes parents de devoir se tenir prêts, et ils avaient emporté le complet gris foncé de grand-père, pour "après".
    Maman a eu un chagrin fou. Papa était tout penaud, car il savait bien qque sans cette stupide dispute... Il est devenu sombre. Il évitait de me regarder, et moi aussi d'ailleurs, parce qu'enfin, ses parents, vaut mieux ne pas les accabler inutilement, moi je trouve; après tout c'est des gens comme les autres. A travers sa douleur, maman fulminait contre l'hôpital, à cause de la montre de grand-père qu'on n'avait pas retrouvée. C'était une vieille montre de famille, en or, à remontoir. Grand-père la plaçait dans l'un de ses multiples goussets. Maman était outrée qu'on ait osé détrousser un vieil homme dans le coma. Elle a fait tout un cours à ses élèves sur l'honnêteté et tout ça, comme quoi la moralité disparaît et que la conscience humaine n'est plus ce qu'elle était.
    Du temps a passé. Grand-père est devenu un souvenir qui revenait surtout à l'automne. On pensait à lui lorsqu'il faisait très froid.
    Les souvenirs, c'est ce qui reste quand l'oubli vous a guéri d'un malheur. On s'est guéri de la mort de grand-père. D'ailleurs il est logique que les grands-pères meurent. Nous aussi nous mourrons un jour, non ? Dans longtemps...
    On a fait réparer notre pavillon qui en avait besoin. Papa a eu un prêt par son cousin qui est quelque chose au Crédit Agricole. On a profité des travaux pour faire enlever cet ignoble wagon qui souillait notre jardin.
    J'étais là quand la grosse grue est venue le pêcher comme dans ces appareils vitrés où on essaie d'attraper un poudrier, mais on ne peut puiser que quelques bonbons verts qui ont un goût chimique.
    Oui, j'étais là.
    Une fois le wagon en l'air, on aurait dit que notre jardin avait doublé de surface. A sa place il y avait une étendue de terre noire où grouillaient une flopée de vers et d'insectes dégueulasses.
    C'est alors que j'ai aperçu une espèce de petite bouse dorée. Je l'ai soulevée de la pointe de mon soulier, puis ramassée.
    C'était la montre que grand-père avait perdue en soulevant le wagon.


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