• la déviation

    Ben voilà. Je suis gardien au musée du Louvre. On m'avait attribué une salle du premier étage, la salle C, tableaux post-renaissance. Tout allait bien.
    Vous savez, gardien de musée, c'est un métier un peu pénible mais tout compte fait on s'y retrouve, vous avez tous les avantages des fonctionnaires, la sécurité de l'emploi et puis c'est appréciable parce qu'on peut cumuler avec la retraite, enfin bref, je m'estimais heureux malgré qu'il faille râler de temps en temps pour les augmentations, mais on a un syndicat pour ça et on a beau dire, la CGT, ils se débrouillent bien pour ce qui est des revendications. Ce qui m'embêtait un peu, c'était la routine. J'avais des collègues que ça faisait pas souffrir du tout, mais moi, l'ennui, je le ressentais quand même pas mal. En semaine, les quelques visiteurs isolés, les groupes scolaires, les touristes avec leurs guides qui disent toujours les mêmes conneries, et l'afluence du dimanche après-midi, les familles et tout ça, toujours pareil. C'est pour ça que quand ça a commencé à changer, j'ai ressenti très tôt les premiers indices qui auraient sans aucun doute échappé à mes collègues. Mais avant de commencer, il faut que je vous explique rapidement comment était ma salle, la salle C. C'était une grande salle rectangulaire, avec une porte à chaque bout, les gens entrent d'un côté et ressortent de l'autre. J'avais la garde de dix-huit tableaux. Dans l'axe central, il y avait deux séries de bancs en cuir, un peu patinés, pour les gens qui veulent s'asseoir. Outre les bancs, le mobilier se composait de chaînes recouvertes de velours rouge pour empêcher les gens d'approcher certains tableaux, d'un téléphone, d'un extincteur et d'une chaise sur laquelle je m'asseyais. Ca a commencé en semaine, je me souviens, un jeudi ou un vendredi peu importe, les quelques visiteurs passaient dans ma salle mais ne regardaient pas les tableaux. Je ne veux pas dire qu'ils passaient très vite, non, ils avaient un pas lent de visiteur normal, quoi, mais au lieu de déambuler en regardant les tableaux, ils traversaient la salle et ressortaient sans jeter un coup d'oeil de côté. Ca n'avait rien d'extraordinaire, remarquez, tout le monde n'aime pas la post-renaissance italienne, mais ce qui m'a étonné ce jour-là, c'est qu'ils n'étaient pas quatre ou cinq à faire la même chose, mais trente, quarante, enfin toute la journée, quoi. Je ne veux pas me perdre dans les détails, disons que ce jour-là, ça m'a étonné, sans plus. Mais c'est le lendemain que j'ai commencé à me poser des questions. Parce que non seulement les gens passaient toujours sans s'arrêter et sans prêter attention aux tableaux, mais en plus, en passant, ils jetaient des coups d'oeil insistant aux bancs. Oui, aux bancs. Je me suis dit : "Mais qu'est-ce qu'ils ont de spécial ces bancs aujourd'hui ?". Et j'ai profité d'un creux pour les regarder en détail, ils n'avaient rien d'extraordinaire, rien de plus que d'habitude. Quand l'heure de la fermeture a sonné, je me suis dit que j'étais en train de déconner, que je me faisais un monde de rien du tout, et que j'avais eu une fausse impression. Le fait est que j'en ai parlé à personne, ils auraient tous rigolé. Mais j'ai dû changer d'avis le lendemain.
    Y'avait encore beaucoup de monde, ce jour-là, mais les quelques visiteurs de la matinée ne se contentaient plus de regarder les bancs, ils s'arrêtaient, les contemplaient quelques instants et repartaient. Dans l'après-midi, j'ai pas pu résister. Y'avait trois ou quatre personnes arrêtées devant un banc, je me suis approché, j'ai pas osé poser de questions, mais je me suis mis à côté d'eux et je les ai dévisagés, de façon à ce qu'ils soient presque obligés de me dire quelque chose. C'est ce qui s'est passé. Y'a une dame qu'a levé la tête et qui m'a dit d'un air entendu en désignant le banc : "Merveilleux, hein ?". Et ils sont partis avant que j'aie eu le temps de répondre. Tout de suite, j'ai pensé qu'ils s'étaient donné le mot et qu'ils étaient en train de me jouer un tour. Mais le soir, j'en ai quand même parlé à Joseph, qui est un collègue avec qui je parle le plus souvent. "Tiens, t'as remarqué, toi aussi ?", il m'a dit. "Dans ma salle, ils font pareil".
    - C'est bizarre, j'ai répondu. Tu crois qu'ils se sont donné le mot ?
    - Peut-être. Quoique, tant de gens, ça m'étonnerait. Bof, moi de toutes façons, tant qu'ils foutent pas le bordel, j'en ai rien à foutre.
    - Ouais... ai-je conclu, ça leur passera.
    Le lendemain, c'était dimanche, jour d'affluence. Ah, fallait voir ça ! C'était incroyable. Dès la matinée, une cinquantaine de personnes groupées autour des bancs, en train de commenter le cloûtage du cuir, l'angle des dossiers, la forme des pieds, avec des exclamations admiratives, les guides touristiques relatant l'historique de la fabrique, leur date de livraison au musée et moi au milieu de tout ça, complètement abasourdi, me demandant si j'étais en train de devenir fou ou quoi. L'après-midi, ils ne se sont pas contentés des bancs, ils ont commencé à jeter des regards éperdus d'admiration aux chaînes, à l'extincteur, au téléphone et, le croirez-vous, à ma chaise, oui, à ma pauvre chaise en formica, qu'on trouve par dizaines au BHV. Et c'est qu'ils n'étaient pas contents quand je me suis assis dessus ! Regards désapprobateurs et outrés, réflexions amères, y'en a même un qui m'a dit : "Enfin, monsieur, un peu de respect !".
    Je me suis mis en colère.
    - Mais bon dieu, j'ai crié, c'est ma chaise ! C'est pas parce que vous êtes tous cinglés à la regarder que je peux pas m'asseoir dessus !
    Le type m'a répondu sans ciller :
    - Cette oeuvre fait partie du patrimoine national et elle appartient autant à vous qu'à moi. Ce n'est pas parce que vous êtes gardien que vous n'êtes pas tenu de la respecter.
    Ma chaise, une oeuvre ! Je me suis dit que ça devenait grave. Est-il utile de préciser que des tableaux, évidemment, plus personne n'avait seulement conscience de leur existence. Excepté une fois où un type s'est approché de moi et m'a dit en les désignant : "Extraordinaire, cette décoration. Pour une fois, ils ont bien fait les choses pour orner une salle de musée. Y'a pas à dire, ça a une autre gueule que le mobilier habituel, banal et austère". Et il s'est plongé dans l'examen de téléphone.
    Alors, je suis resté debout toute l'après-midi, là, en me disant que le monde devenait fou et je me suis aperçu tout à coup que les gens me dévisageaient curieusement. Pas hostiles, mais intéressés. Quand la sonnerie de fermeture a retenti, bien sûr, ils étaient une trentaine autour de moi, à faire des croquis, à commenter la courbure de mes sourcils, la stature de mes épaules, à discuter l'esthétique de ma casquette, à détailler les initiales inscrites sur les boutons dorés de mon uniforme et enfin, pour les plus frustes, à tenter d'estimer ma valeur marchande. Pour une première impression, je dois dire que ce n'était pas désagréable. Le soir, on n'a pas causé entre collègues, mais je voyais bien au petit éclat de vanité qui brillait au fond de leurs yeux, qu'il leur était arrivé la même chose.
    Si au début, ça m'a un peu surpris, maintenant, je dois dire que je ne suis pas mécontent que les choses aient changé. D'abord, j'ai droit à beaucoup plus de considération qu'avant, ma valeur sur le marché est estimée à plusieurs centaines de millions, les travaux permanents pour mon entretien sont tout ce qu'il y a de plus appréciables et même si mon origine post-renaissante n'est pas tout à fait prouvée, je suis parfaitement à ma place dans la salle C, ce n'est, de toute façon, pas le public qui dira le contraire.


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