• la dinde du capitaine

    On ne peut pas dire que le capitaine Geffroy était une brute de capitaine, vous savez, ce type de marin rogue et inflexible qu'ont illustré des dizaines de films, et dont le meilleur produit restera longtemps ce capitaine Blood, le maître du fameux "Bounty"... Non, ce n'était pas cela, Geffroy... Il ne commettait pas cette politique d'exactions et d'injustices systèmatiques qui valut à Blood d'être lâché en plein Pacifique, à mille milles de toute terre habitée, par son équipage mutiné... Le capitaine Geffroy était un maniaque, et ses brimades résultaient de sa "maniaquerie"... Le "Pacha" a une araignée qui lui trottine là-dedans de temps à autre... disaient les marins. Et, du doigt, ils se cognaient le front en un geste significatif... La mesquinerie du capitaine dépassait toutes les bornes quand il s'agissait des questions de nourriture. Maître à bord de son cargo, un solide rafiot de 2000 tonneaux qui réondait au nom élégant de l'"Hirondelle II", il dépendait étroitement de la compagnie Longuet et Quentin réunis, siège social 10, rue de Guyenne, Bordeaux... au capital de 10 millions d'euros.
    Et si l'on mangeait si mal sur l"Hirondelle II", c'est que Geffroy y trouvait son compte... Agent de Longuet et Quentin réunis, il régissait aussi bien les cuisines que la cambuse...
    Les bénéfices qu'il réalisait sur la nourriture de l'équipage allongeait sa solde... car depuis des décades Longuet et Quentin réunis, firme fondée en 1873, agissait ainsi avec ses capitaines... Seul l'équipage y trouvait à redire... Et, sur le marché des valeurs maritimes, l'"Hirondelle I", l'"Hirondelle II" et la suite avaient une réputation bien établie de navires-gargotes et de bateaux à soupe.
    L'"Hirondelle II" assurait régulièrement la ligne Bordeaux-Vancouver avec des chargements de vins, de tissus et de blé. Il ramenait du minerai et des peaux... A l'aller comme au retour, ça faisait grosso modo vingt-cinq à trente jours de traversée. Car sur mer on ne sait jamais. Un coup de tabac, une avarie de machine démolit l'horaire le mieux établi. Dans ces cas-là, le "Pacha" en prenait des sueurs froides. Il lui fallait jouer avec les rations et avec la mauvaise humeur de son officier en second, de l'officier mécanicien, des hommes du pont et des hommes des machines... Alors il devenait rogue, teigneux, pointilleux sur les détails les plus insignifiants... Il lui semblait que le monde entier se liguait contre lui. Un matelot lavait-il le pont en sifflant, qu'il le soupçonnait de nourrir de noirs desseins. Le mousse mettait-il une louchée de haricots supplémentaires dans les portions, qu'il l'accusait de ruiner la compagnie... Ensuite, il se retirait dans sa cabine et préparait de ses mains la pâtée de Marjorie... Heureusement qu'il l'avait, Marjorie ! Dans ce milieu hostile, elle était son unique réconfort, sa raison de vivre, son dérivatif précieux à la mauvaise foi des hommes. Et c'était en plus un cadeau de Quentin aîné, le grand patron... Marjorie lui avait été donné, toute petite, alors qu'elle n'était encore qu'une minuscule dindonne à gorge rose... Elle s'était bien habituée à la vie du bord. Sa cage était spacieuse, abritée par un auvent qu'il avait fait poser juste devant sa cabine. Marjorie manifestait-elle quelque désir, qu'à toute heure du jour et de la nuit il était prêt à bondir... Chère Marjorie, elle avait atteint son plein épanouissement... Son plumage lisse jetait un brillant dur comme un bel anthracite... Sa gorge lourde, rouge-pivoine, retombait sur son jabot majestueux, large et renflé, pareil à la poupe d'un navire de haut bord... Elle était vraiment dans tout l'éclat de sa puissance, ferme, l'oeil vif, cambrée haut sur pattes comme une danseuse de foire... Elle devait bien peser dans les 15 kilos... Elle était devenue très capricieuse, allant jusqu'à refuser les bouillies de maïs préparées par le "Pacha". Dans ces occasions, celui-ci, sans l'ombre d'une révolte, cédait et lui confectionnait une purée farcie de corned-beef dont elle raffolait... Chère Marjorie, si elle avait pu parler, que n'aurait-elle pas obtenu du capitaine Geffroy !... En attendant, elle prospérait... Chacun, quels que fussent les sentiments qu'il lui portait, reconnaissait volontiers que ses huit mois de navigation lui avaient donné le pied marin.
    A la hauteur des Açores, l'"Hirondelle II" essuya, deux jours avant Noël, un terrible coup de tabac... Et, la marchandise s'en mêlant, une avarie de tuyauterie réduisit considérablement la vitesse du navire... Le capitaine Geffroy, consultant la carte, conclut que le cargo n'atteindrait pas Bordeaux avant le 3 janvier. L'officier mécanicien estima qu'on pouvait relâcher dans le port le plus proche pour réparer l'accident... "Cela nous ferait passer le 1er de l'an en France, capitaine ! pensez un peu à l'équipage !... "Le Pacha" s'obstina... La compagnie Longuet et Quentin avait un bassin de radoub dans la Gironde... Il serait bien temps de réparer en France, à moindre frais... Et qu'importait le 1er janvier...
    Généralement il est d'usage de fêter Noël sur les navires... Ceci est de tradition dans toutes les marines du monde... Et il arrive souvent qu'après le grand repas du soir, suivant les vins fins et le café, le capitaine fasse monter une caisse de champagne... La compagnie Quentin et Longuet ne sacrifiait guère aux traditions. L'équipage se contenta ce soir-là du corned-beef et des pois chiches ordinaires.
    Mais dans le poste où ils prenaient leur repas gronda un vent de colère...
    Ce soir-là, le "Pacha" prépara un gros gâteau de viande...une sorte de vol-au-vent succulent... Il s'en réserva une petite part et servit largement Marjorie, qui avala gloutonnement sa portion en battant des ailes. C'était sa manière à elle de prouver qu'elle était satisfaite...
    Une semaine s'écoula... La veille du 1er janvier, l'"Hirondelle II" se trouvait à cent milles de Bordeaux et des chaudières geignaient pitoyablement. Un vent sec et glacé soufflait du golfe de Gascogne. L'air était d'une pureté de cristal, et les étoiles du ciel brillaient d'un éclat froid d'acier... Le "Pacha" protégeait de l'épaisseur d'une couverture ouatinée la cage confortable de Marjorie. Dans leurs cabines, les marins gelaient... Depuis trois jours, les haricots au lard constituaient le fond des repas, et Coadour le timonier jurait les grands dieux que le vin était largement coupé d'eau claire... Dans sa cabine, le "Pacha" alignait les comptes... Longuet jeune et Quentin aîné ne pourraient guère lui faire des reproches : "Lui, Geffroy, empocherait une substantielle commission..."
    Ce soir-là, l'"Hirondelle II" nageait dans une sorte de brouillard poisseux...
    Le "Pacha" aimait se coucher de bonne heure et se reposait sur l'officier en second et le lieutenant de pont du soin de monter les quarts... Marjorie, dans sa cage, reposait paisiblement et son jabot se soulevait, par gros coups réguliers. Ce fut Harel le chauffeur qui mena rondement l'attaque, le temps de soulever le loquet de la cage... Sa poigne puissante d'homme des soutes étreignait le bec de la grasse dinde qu'il maintenait ferme entre la hanche et l'aisselle... Coadout et Guicher la saisirent au bas de la passerelle avec le même luxe de soins... Le rapt fut rapide et silencieux... Et la pauvre Marjorie, sans un battement d'ailes inutile, sans le moindre gloussement de protestation, fut entraînée vers son destin...
    Que voulez-vous, c'était le 1er de l'An et le menu aux haricots rouges devenait vraiment fastidieux... D'ailleurs, la marmite du sacrifice était déjà prête...
    Le capitaine Geffroy, terrassé par la douleur, se perdit en conjectures... On se rallia finalement à l'hypithèse d'un coup de vent qui aurait ouvert la porte de la cage... Marjorie, grisée de liberté, serait tombée à la mer... Le lieutenant de pont jura ses grands dieux que nul n'avait rien vu et qu'il fallait fouiller à fond le navire... Le traître !... Il aurait suffi de fouiller la poche de sa vareuse où il gardait en souvenir du festin clandestin un petit os de l'aile... De l'aile tendre de l'infortunée Marjorie "disparue en mer", le premier jour de l'année nouvelle...


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