• la justice du proscrit

    Race Logan campait, ce soir-là, le long d'un torrent qui descendait les pentes rapides de la montagne. Depuis quelques instants, il était assis au bord de ce torrent et s'amusait à regarder les remous et l'écume qui jaillissait du petit cours d'eau. Son jeune visage avait pâli pendant les deux années qu'il avait passées dans la cellule tristye et sombre de la prison fédérale. Sa bouche avait pris l'habitude de sourire à tout, et cela lui faisait un curieux rictus. Ses grands yeux noirs semblaient deux perles au milieu de son visage. Ses fortes mains avaient perdu leur couleur bronzée et paraissaient blanches. Tout son corps avait perdu l'habitude des durs travaux de plein air.
    - Deux années, murmurait-il. deux années d'attente et de colère. Mais maintenant, est-il encore possible de rattraper le temps perdu ?
    Quelque part, dans l'obscurité qui l'entourait, une ramille se brisa. Race se retourna. Le petit feu qui brûlait à côté de ses couvertures éclaira son visage. Mais au-delà du cercle de lumière, tout n'était que nuit. La main droite du jeune homme descendit le long de sa ceinture. Lorsque la porte de la prison s'ouvrit devant lui, le gardien lui avait rendu tous les menus objets qui lui avaient été retirés lors de son entrée. Tous, sauf son revolver. Le gardien lui dit d'ailleurs :
    - Nous ne redons pas les armes. En général, ceux qui sortent d'ici ne mettent pas longtemps à s'en procurer une nouvelle, mais ce n'est pas nous qui la leur fournissons. Ainsi, les apparences sont sauves.
    Race entendit une nouvelle ramille se briser. Bientôt, malgré l'obscurité, il put distinguer une silhouette dans la pénombre. Un homme s'était arrêté à côté des arbres qui entouraient la clairière. Le feu projetait des reflets sur l'arme qu'il tenait à la main. Cet homme paraissait assez grand, corpulent, mais la nuit le cachait trop pour qu'on ait pu le définir exactement. Sa figure était incertaine.
    Race s'adressa à lui, tout en ne desserrant pas les dents.
    - Qui es-tu ? Je te vois parfaitement dans l'ombre, comme je vois ton arme. Abaisse ton revolver et avance !
    - A qui t'adesses-tu ? lui demanda une voix qui venait de derrière lui. Ne fais pas le méchant garçon !
    Sans avoir eu le temps de se retourner, Race sentit quelque chose de froid et de dur s'appuyer sur son dos. Il dut s'avancer vers les arbres.
    Il y avait deux hommes. Le plus gros des deux, celui qui en brisant des branches avait attiré l'attention de Race avait un visage brutal recouvert d'une barbe vieille de plusieurs jours. Tout dans ce visage respirait la brutalité, la méchanceté, la bestialité. Son compagnon, celui qui avait pris Race à revers était plutôt petit. Il portait une paire de moustaches et semblait loucher.
    Ils examinèrent Race pendant quelques secondes à la faveur du feu. Rompant enfin le silence, le plus gros lui dit :
    - Qui es-tu ?
    - Je m'appelle Logan. Race Logan, et je suis en train de faire frire un peu de lard.
    Le gros homme se mit à rire bruyamment et d'une manière un peu grossière.
    - Je me moque bien de cela ! Je veux savoir ce que tu fais normalement, ou tout au moins ce que tu as fait jusqu'à présent.
    Race se redressa et respira fortement.
    - Très bien, monsieur, dit-il. Je m'appelle Race Logan et je viens d'être libéré. J'ai été deux années en prison pour avoir pris part sans que j'en sache rien, à l'attaque d'une banque. Et maintenant, je vais essayer de rattraper le temps perdu de la meilleure manière possible.
    Les yeux des deux hommes se mirent à briller d'un étrange éclat. Le plus petit lui demanda :
    - Est-il vrai que Ben Exerly soit incarcéré dans la prison de l'ouest ?
    -Non, je ne connais aucun Ben Exerly dans cette prison, répondit Race rapidement. Tout ce que je puis dire, c'est que le vieux Alex Ames a été dans cette prison pendant de très nombreuses années, à ce que j'ai entendu dire !
    Les deux hommes parurent satisfaits d'une telle réponse. Cependant, tandis que le plus gros rengainait son revolver, le plus petit tenait toujours le sien dans la même position.
    - Il ne faut pas t'offenser ! Je suis Cash Connors et lui s'appelle Steamer Wales. Tu as peut-être entendu parler de nous !
    Race sembla réfléchir pendant un instant.
    - Oui, dit-il. Je ne pense pas me tromper en disant que j'ai vu votre nom à propos de l'attaque de nombreuses banques. Autant que je sache, vous êtes gens à savoir où vous allez, et vous savez trouver le bon chemin des banques et de toutes les bourses.
    Tel un coup de tonnerre, Cash éclata de rire, et se secoua des pieds à la tête.
    - Tu as tout à fait raison ! Maintenant, je sais pourquoi les gens semblent avoir si peur de nous, et pourquoi ils ne nous souhaitent pas la bienvenue comme nous le désirions ! Tu es un brave garçon. Mais je ne voudrais pas te quitter sans que tu possèdes un revolver. Tu peux prendre celui-ci, à moins que tu ne désires en choisir un autre. Viens à notre campement, et là, tu pourras faire ton choix.
    Le gros homme sembla réfléchir pendant quelques minutes, puis il dit :
    - Ainsi, tu sors de prison ?
    Race secoua la tête affirmativement.
    - J'étais dans une banque en train de déposer de la poudre aurifère, lorsque celle-ci fut attaquée. Un des bandits, en passant à côté de moi, me glissa une forte somme dans la poche; en même temps, je fus assommé. Lorsque je me réveillais, j'étais dans une cellule de la prison, accusé d'avoir fait partie de la bande. Comme personne ne me connaissait, et comme je ne connaissait personne, je fus condamné. Maintenant, je suis repéré, et je crois qu'il ne me reste guère qu'à jouer le jeu. Je ne puis espérer trouver du travail après la prison !
    - Tu as parfaitement raison, lui répondit Cash. Nous sommes du même côté de la barricade. Viens donc avec nous. Nous n'avons pas grand'chose à t'offrir, mais tu peux être certain de manger à ta faim.
    Une demi-heure plus tard, Race était installé, mangeant tranquillement avec ses deux nouveaux amis. Un revolver pendait à sa ceinture. Cash et Steamer semblaient maintenant le considérer comme un nouveau membre de leur groupe.
    Son visage, pâli par les deux années de prison, ne reflétait aucunement le conflit intérieur qui se faisait en lui. Au cours des longs jours de solitude, Race avait eu tout le loisir de réfléchir à son avenir. Il savait qu'il lui serait difficile de redevenir l'honnête homme qu'il avait toujours été. Il savait que, à cause d'une injustice, il se trouvait mis au ban de la société, et que, maintenant, en dépit de son innocence, il lui serait très difficile de trouver un travail. Il avait eu le temps de réfléchir, et il savait qu'une fois sorti de prison, très facilement, il serait admis dans les rangs des bandits, tandis que les honnêtes gens se détourneraient de lui. Que pouvait-il faire, maintenat qu'il était rejeté hors de la société ! Que pouvait-il faire, sinon devenir, en permanence, un hors-la-loi ! Il devait suivre le chemin des proscrits, le chemin obscur et vil du crime !
    - Bien, dit Cash, rompant le lourd silence. Te décides-tu à travailler avec nous ? Nous avons de la place pour un troisième ! Tu ne seras pas de trop !
    - Pourquoi pas, lui répondit sèchement Race. Qu'y a-t-il en perspective ?
    - Une banque, reprit Cash. Pas très loin d'ici, à Mesquite Bend. Ils doivent prochainement recevoir de l'or. Aussi ont-ils tout un stock de billets de banque. Tout ce que nous aurons à faire est assez simple. Nous irons un soir ouvrir les portes et prendre la caisse. Nous avons de la dynamite pour nous aider. Nous ne bougerons pas avant que l'heure ne soit venue. Il est inutile de nous faire repérer par des allées et venues trop fréquentes. Mais il faut cependant que nous sachions ce qui se passe là-bas !
    - Entendu, répondit Race. A ce moment-là, il lui semblait recevoir un coup de poing dans l'estomac, tellement ce travail lui déplaisait. Mais, que pouvait-il faire d'autre ? Ses nouveaux compagnons lui répugnaient, et devenir un bandit comme eux le couvrait de honte. Il aurait voulu pouvoir fuir loin de ces lieux sinistres, mais où aller !
    Il se leva et commença à marcher avec une grande nervosité. Passant à côté d'un objet qui traînait là, il lui donna un violent coup de pied. Les deux hommes relevèrent la tête. Ils comprirent rapidement ce qui se passait dans l'esprit de leur nouveau compagnon. Ils attendaient, anxieux de savoir quelle serait la décision qu'il prendrait. Si jamais il lui advenait maintenant de changer d'idée, ce serait une chose très mauvaise pour eux. Il connaissait leur secret et il faudrait l'empêcher de parler.
    Un sentiment de colère et d'écoeurement l'envahissait. Tout ce qu'autrefois il avait désiré, avoir assez d'argent pour se monter un petit commerce, était plus près et plus loin que jamais. Tout s'était évanoui en fumée. Son passé était un passé trop lourd pour pouvoir un jour s'établir honnêtement. tout n'était qu'injustice à l'échelle du monde. Il ne se sentait le courage de rien.
    En marchant ainsi à grand pas, ses pieds butèrent dans une boîte qui s'ouvrit. Il y vit des titres bancaires, des certificats de valeurs, et beaucoup d'autres papiers. Race n'en croyait pas ses yeux. Il se baissa pour remettre les papiers en place.
    - Je m'excuse, dit-il en replaçant toutes ces valeurs. D'un seul coup, ses yeux furent attirés par un mot qui lui sembla familier. L'entête du papier portait en caractères gras : "Canyon Bank and Trust Compagny". Un grand frisson le parcourut.
    Race se releva rapidement. Cash et steamer se trouvaient debout en face de lui. Ils avaient senti que quelque chose de nouveau s'était noué. Leurs mains se tenaient étroitement rivées à leurs armes. Le visage de Race s'illumina d'un sourire étrangement ironique.
    - Ainsi, c'est vous ! C'est vous qui avez dévalisé la banque de Canyon ! Ce jour-là ! Et c'est vous qui avez mis l'argent dans ma poche ! Alors que j'étais parfaitement étranger à toute cette histoire ! Et c'est moi, innocent, mais qui n'ai pas eu le temps de fuir, qui suis allé en prison !
    - Maintenant, tu sais tout, dit Cash un peu gêné. Que vas-tu faire ? Nous ne savions pas jusqu'à aujourd'hui qui tu étais et ce qui t'était arrivé ! Ce que nous voulions alors, c'était gagner du temps ! Nous avons employé cette méthode bien souvent. Et puis, pour les shérifs, c'est mieux. Ils préfèrent accuser un pauvre diable qui ne sait rien que de nous courir après ! C'est moins dangereux...
    Steamer ajouta :
    - S'il y a quelque chose qui te choque, il vaut mieux le dire tout de suite !
    Race se mit à rire. Les autres se détendirent et à leur tour, se mirent à rire. Profitant de leur inattention, Race porta la main à son revolver. Il fit feu presque immédiatement. Il tira plusieurs fois en serrant les dents.
    Il vit la bouche de Cash s'ouvrir pour crier de douleur. Il vit Steamer tomber plié en deux. Alors seulement, il s'arrêta de tirer. Il regarda les deux bandits qui étaient couchés au sol et, les tenant toujours sous la garde de son revolver, il leur dit tout en souriant :
    - Merci les enfants. Merci. Les choses sont ainsi beaucoup plus claires entre nous !
    Deux jours plus tard, suivi de deux tristes figures, Race entrait à Canyon. Ses deux prisonniers étaient silencieux et bien ficelés sur leurs propres chevaux. Un autre cheval suivait. Il portait de lourdes caisses où se trouvaient entassées toutes les preuves des larcins des deux bandits.
    Race se dirigea vers la banque de Canyon et s'apprêta à ouvrir la porte. A ce moment-là un shérif aux cheveux grisonnants sortit du poste de police voisin et regarda ce qui se passait dans la rue. Race sourit largement.
    - Vous souvenez-vous de moi, shérif ? Je vous amène une paire d'oiseaux que vous auriez mieux fait d'arrêter à ma place, il y a de cela quelques années ! Ils ont beaucoup de choses à vous raconter !
    Le shérif le regarda pendant quelques minutes, puis il lui dit :
    - Il me semble que je te reconnais maintenant ! Sais-tu qu'il existe une récompense pour celui qui aura capturé les bonshommes que tu me ramènes ? Tu as sans doute passé deux années en prison, mais voilà que tu vas te trouver à la tête de dix mille dollars. Ce n'est pas trop mal, et cela fait une moyenne de cinq mille dollars par an ! Alors, de quoi te plaindrais-tu ?
    - Ce n'est pas trop mal ! lui répondit sérieusement Race. Mais cela n'est qu'une petite partie de la somme que j'apportais à la banque lorsque vous m'avez arrêté.


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