• la licence

    1

    La salle du Café de la Poste s'emplissait rapidement. Au comptoir, le garçon, Jules, ne savait pas où donner de la tête. Du brouhaha des conversations animées montait parfois une exclamation aiguë :
    - Il nous faut Jacques !
    Le Café de la Poste était le siège du club de football de Lanan, petit pays de la banlieue angevine. Et, en ce jeudi d'avril, tout éclairé d'un soleil encore timide, se tenait la réunion du Comité directeur du club de football.
    D'ordinaire, ces réunions ,n'intéressaient pas grand monde. Cette fois pourtant, les délibérateurs avaient suscité des réactions passionnées. Pourquoi ? Parce que le F.C. de Lanan venait de se qualifier pour la finale du championnat régional, pour la première fois de sa carrière, et que, pour affronter le R.C. de Bignac, autre finaliste, le prochain dimanche, on allait discuter de la composition de l'équipe. En un mot, il s'agissait de savoir si l'on ferait jouer le centre avant Roger Jacques, un terrible shooteur et un feinteur déconcertant.
    La voix populaire exigeait sa sélection. Mais le secrétaire général du club, Claude Lambert, l'instituteur de l'école communale, s'y opposait.
    Roger Jacques était un grand gars solide, taillé en force, qui s'était installé à Lanan comme menuisier, il y avait deux mois. Il venait du Nord et s'était associé au Père Lagevin pour gérer la menuiserie du bourg. Un peu renfermé, parlant "pointu", le nouveau venu avait demandé, peu après son arrivée, à jouer au football avec le club. Il se défendait magnifiquement bien. On n'avait pu l'incorporer dans l'équipe première, car il ne possédait pas de licence, mais à l'occasion d'un match amical, où il n'est pas nécessaire d'être licencié, on l'avait essayé et il avait fait merveille : trois shoots, deux buts, et Lanan avait gagné !
    Cet exploit avait fait le tour du pays. Maintenant que le club faisait parler de lui, il n'était pas une chaumière où l'on ne commentât la composition de l'équipe ! La venue de Roger Jacques parut un cadeau du ciel. Pour remporter le championnat, il fallait le placer au centre de la ligne d'attaque...
    Il y avait, bien sûr, un "hic" : Jacques ne possédait pas l'autorisation officielle de jouer. L'année précédente, il avait opéré dans un club des environs de Lille, mais à la fin de la saison il avait omis de donner sa démission dans les délais légaux et ainsi ne pouvait opter pour un autre club. Mais les supporters de Lanan n'avaient cure de cette clause du règlement :
    - Il n'y a qu'à faire jouer Jacques sous une licence maquillée, répétaient-ils à l'envi. Justement, Bellon, l'habituel centre-avant, est blessé et ne pourra rencontrer Bignac. eh bien ! pour ce match, on appellera Roger Jacques Pierre Bellon. Sur la photo de la licence, les deux hommes se ressemblent...
    C'est justement ce que Claude Lambert, le secrétaire du club, refusait d'accepter. Et c'était pour le contraindre à changer d'avis que tout-Lanan s'était donné rendez-vous au siège du club.

    2

    Claude Lambert poussa la porte d'entrée qui tinta. Un silence hostile s'établit, que seul Robert Lacaille osa rompre :
    - On veut Roger Jacques, prononça-t-il très fort.
    Claude Lambert feignit de ne pas entendre. Il adressa quelques saluts à la ronde et se dirigea vers l'arrière-salle où le Comité Directeur tenait ses réunions.
    Claude accusait une trentaine d'années. Grand et sec, on lui reconnaissait unanimement une grande honnêteté et, malgré sa rigueur, ses élèves de l'école communale l'aimaient bien. C'était vrai que Lambert était un "type bien". Mais ce n'était pas une raison pour priver le club de l'appoint de Roger Jacques alors que la victoire de Lanan dépendait peut-être de lui et, avec la victoire, le vtitre de champion régional...
    Le Comité Directeur était au complet. Roger Jacques, pour la circonstance, avait été convoqué. Chacun, depuis l'adjoint au maire, M. Peroni, jusqu'au maréchal ferrant, Oscar Denis, avait pris un air grave. M. Peroni ouvrit la séance. Après de brèves formules administratives, on en vint au sujet brûlant : l'équipe de football appelée à rencontrer Bignac;
    Claude Lambert savait le Comité Directeur divisé sur ce point. Beaucoup auraient aimé "tricher" et faire jouer Roger Jacques. Il se leva donc et demanda la parole.
    - Avant de débattre de la composition de l'équipe pour dimanche, je voudrais vous conter une petite histoire.
    Elle remonte, cette histoire, à 1942.
    - En ce temps-là, un jeune garçon pratiquait la course à pied, un parmi tant d'autres. Il avait à peine dix-huit ans...
    - Nous nous occupons de football, pas de course à pieds ! protesta le gros charcutier Richaud qui sous l'éclairage dru, paraissait devoir éclater de graisse.
    Lambert l'apaisa d'un geste.
    - Attendez, attendez. Il avait donc à peine 18 ans et, dans sa catégorie, il obtenait de bons résultats. Dans les cross surtout : 3è, 2è, 5è, 7è, etc. C'était un élément intéressant. Un jour, au club, vint un autre coureur, plus âgé de trois mois, que le précédent. Cette différence était infime, mais elle entraînait une conséquence : elle obligeait le nouveau-venu à solliciter une licence dans la catégorie supérieure, car sa date de naissance tombait juste dans les limites prescrites par le règlement. Or il y avait beaucoup plus de difficultés à se bien classer ici que là.
    - Trois mois, qu'est-ce que c'est ? soupirèrent les dirigeants qui auraient voulu aligner dans les courses de la catégorie inférieure deux éléments susceptibles de gagner plutôt qu'un. Et, pour prouver que ce n'était rien, ils "rajeunirent" le "trop vieux" d'un an. Ils obtinrent ainsi la licence désirée. Le fraudeur, à partir de ce moment, battit régulièrement son camarade. Et le club gagna !...
    Lambert s'arrêta. Il jeta un coup d'oeil à Roger Jacques qui, dans son coin, écoutait attentivement, sans broncher...
    - Un jour, reprit-il, un cross fut disputé à la campagne, j'oubliais de vous dire que le jeune homme en question habitait Paris avec sa mère, son père était prisonnier de guerre. Vous vous souvenez qu'à l'époque il était tout à fait impossible de manger à sa faim. La mère du crossman trimait dur pour payer les études de son fils. Malheureusement, pour manger, il fallait avoir recours au marché noir, ce qu'elle ne pouvait se permettre...
    Or le cross en question présentait un avantage pour notre garçon : on distribuait des prix en nature : 1er : qutre poulets; 2ème : deux poulets; 3ème : 50 kilogrammes de pommes de terre; 4ème : 25 kilogrammes de pommes de terre. Jusqu'au 10ème, on récompensait les lauréats d'un peu de victuailles. Il résolut donc, pour sa pauvre mère, de gagner quelque chose.
    Oui, mais, il y avait le faux licencié ! Celui-là, notre homme était sûr de ne pas le battre. Et pourtant, pour gagner un gros prix, il le fallait absolument.
    Voilà pourquoi, dès le coup de pistolet, il démarra comme un forcené. Après quelques centaines de mètres, il se trouvait nettement en tête. Il continua de foncer, n'ayant plus qu'une idée : gagner, gagner un peu de ces précieuses denrées et les offrir à sa pauvre maman qui verrait en elles un inestimable trésor...
    Claude s'arrêta... L'auditoire ne bronchait pas. Il se racla un peu la gorge et surprit, en posant un regard sur Roger Jacques comme une lueur d'encouragement qui l'étonna.
    - La course se déroulait, reprit l'instituteur. Et mon bonhomme caracolait toujours loin devant. Jusqu'aux trois quarts de l'épreuve, sa victoire parut certaine. Puis, brusquement, il fut aux prises avec la défaillance. Il s'accrocha avec fureur, ne voulant pas capituler. Hélas ! la loi impitoyable du sport l'accablait. Il déclinait cependant que les autres concurrents se rapprochaient, parmi lesquels le faux licencié.
    Le reste se devine. Non loin de l'arrivée, il fut rattrapé, dépassé, battu. Mieux, où pire si vous préférez, il ne parvint même pas à sauvegarder une place d'honneur : il y avait 10 prix. Il termina onzième.
    Normalement, il aurait pu se classer dans les 10 premiers. Mais la présence du "faux licencié" l'avait poussé à demander à son organisme plus qu'il ne pouvait donner. Et il rentra chez lui sans les misérables kilos de pommes de terre qu'il se faisait une joie d'offrir à sa mère...
    Un court silence suivit cette conclusion. Chacun comprenait que cette histoire constituait un réquisitoire contre l'incorporation de Jacques dans l'équipe de football. Pourtant, Oscar Denis plaida la cause du joueur en situation irrégulière. Il obtint l'adhésion du Comité Directeur. Derrière la porte, on entendait les exclamations des sipporters impatients.
    On décida que Roger Jacques jouerait.

    3

    Mélancoliquement, Claude Lambert regagnait  son domicile. Il était peiné que le Comité Directeur se soit décidé à tricher.
    Une main s'abattit sur son épaule. C'était Roger Jacques.
    - Euh!... dites-moi, monsieur Lambert : le crossman dont vous avez parlé, c'était vous, n'est-ce pas ?
    Claude hésita, puis il avoua :
    - Oui, c'était moi. Mais quelle importance ?
    Roger Jacques haussa les épaules :
    - Ah ! comme ça ! je vous comprends, je comprends la peine que vous avez dû ressentir.
    Puis, sans ajouter un mot, il s'éloigna.
    Le lendemain matin, le président du club reçut une lettre de Roger Jacques :
    "En m'entraînant, je me suis blessé et ne pourrai malheureusement pas jouer dimanche".
    Cette blessure parut mystérieuse à tout le monde. Mais Roger Jacques ne joua pas...


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :