• la liste

    Un jour, Dieu apparut à Gaël Boissard, alors qu'il rentrait du boulot et qu'il était tout seul, sa femme aux courses, ses enfants à l'école.
    - Gaël, lui dit-il, un cataclysme va ravager la terre, les océans vont monter, l'humanité est condamnée, tu connais l'histoire du Déluge ?
    - O...oui, répondit Gaël un peu tremblant.
    - Ben c'est à peu près la même affaire. Va falloir faire une arche pour ceux qui pourront survivre.
    - A...avec tous les animaux ? demanda Gaël qui redoublait les premières lettres des mots quand il était impressionné.
    - Non, les animaux, on s'en fout, dit Dieu. J'en créerai d'autres. Par contre, l'homme, c'est plus difficile. Je voudrais le garder. Mais là, c'est toi qui vas t'en occuper, Gaël Boissard. Tu vas sélectionner ceux qui méritent d'être sauvés. Ca s'appellera l'Arche de Gaël.
    - M... mais pourquoi moi ? balbutia Gaël.
    - Ca Me regarde. Bon, tu Me fais une liste, hein ? Je compte sur toi.
    - M...mais attendez ! C'est impossible, je...je ne crois même pas en Vous !
    - Ben maintenant, t'es bien obligé, banane.
    Et Dieu disparut du salon Ikea, laissant juste une petite flaque indéfinissable devant la télé, qui finit par disparaître après quelques secondes. Gaël se trouva d'abord effrayé par la perspective du nouveau Déluge qui allait détruire le monde, mais aussitôt rempli par l'importance de la mission qui lui avait été confiée, il se sentit envahi d'un sentiment d'orgueil. Si Dieu lui confiait ces prérogatives, c'est qu'il était un peu dieu lui-même, un dieu adjoint, il ne savait pourquoi ni comment, mais Lui devait savoir et Gaël n'avait plus le loisir de douter. Alors, il se mit au travail sans délai. Il prit une rame de papier A4, s'installa sur le bureau qui ne servait pas souvent, poussa l'ordinateur, et écrivit sur la première feuille "LISTE". Il n'en mit pas plus, car même si Dieu ne lui avait pas donné de consigne de silence, il lui semblait qu'il serait convenable de rester discret sur la perspective de la fin du monde. Il ajouta quand même en petit "pour l'Arche", afin qu'on ne la confonde pas avec une liste d'invitations à un anniverssaire. Puis il réfléchit.
    Il écrivit d'abord son nom, puis les noms de sa femme et de ses enfants. Puis de sa mère, de sa soeur, de son beau-frère et de leurs enfants, et de Mourad, son collègue de boulot avec qui il était copain, des voisins du 23 qu'il aimait bien, du patron du bar où il buvait de temps en temps l'apéro parce que c'était un impayable rigolo, et il fit une pause. La liste n'était pas bien longue. Comme Gaël n'était pas égoïste, il pensa au futur bien-être de sa femme et de ses enfants, ajouta la copine de sa femme qu'il n'aimait pas trop mais avec qui son épouse s'entendait très bien, la tante de sa femme qu'elle aimait beaucoup et les meilleurs copains de ses enfants pour qu'ils ne s'ennuient pas, il eut un peu de mal à se rappeler leurs noms. Il regarda fièrement sa liste, se dit, gonflé de suffisance "Grâce à moi, ceux-là seront sauvés", puis se dit, moins suffisant, que si y avait aussi peu de monde pour remplir l'arche, ses enfants et leurs copains auraient la place pour jouer au foot et sa femme rentra des courses.
    - Ben qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle en louchant sur la liste d'un air soupçonneux, tant il était inhabituel de voir son mari assis au bureau à cette heure-là.
    - Je travaille, dit-il d'un ton grave.
    - Tu travailles ? A cette heure ? Depui quand tu ramènes du travail à la maison ?
    Elle essaya de lire ce qu'il avait écrit, il recouvrit la feuille de ses bras.
    - Ca te regarde pas.
    - Comment ça, "ça me regarde pas" ? C'est la meilleure, celle-là ! T'avais dit que tu prendrais les gosses à l'école pour les amener chez le dentiste et je te trouve là à scribouiller.
    - C'est quelque chose de très important.
    - De plus important que la santé de tes enfants ?
    - Ils iront au dentiste un autre jour, ils sont pas à l'agonie. La planète a d'autres soucis que les ratiches de tes gniards.
    - La planète, maintenant ! Mais t'es pas bien, mon pauvre Gaël ? T'as bu, au bureau ?
    - Bon, maintenant tais-toi ou je te raye de la liste.
    - Hein ? Quelle liste ?
    Le front soucieux, il se pencha de nouveau sur son bordereau, laissant sa femme les bras ballants et les enfants rentrèrent de l'école.
    - Ben P'pa, t'étais où ? T'avais dit que tu viendrais ! On t'a attendu !
    - P'pa, y a ma Nintendo qu'est cassée !
    - Laissez votre père, les enfants, il est occupé avec la planète !
    - P'pa, la Nintendo est cassée ! C'est Oswald qu'a marché dessus !
    - Sale balance, tu veux une beigne ?
    - Kevin, laisse ton frère ! cria la mère.
    - Et dis à ces merdeux de la fermer ou je les raye aussi !
    Devant l'air farouche de son mari, elle éloigna sa progéniture. Bien sûr, Gaël plaisantait en parlant de rayer sa famille de la liste, mais une chose était certaine, il avait le pouvoir de refuser le salut à tous ceux qui lui avaient marché sur les pieds et il n'allait pas s'en priver. Il sentit son importance gonfler, mais aussitôt, il s'inquiéta. La liste était vraiment courte, Dieu n'allait pas être content. Il rajouta les parents des copains de ses fils, songeant que des copains brutalement orphelins ne seraient pas des compagons de jeu bien agréables pour Kevin et Oswald, puis un autre collègue de bureau avec qui il buvait parfois le café (et certainement pas ce connard de Rougeron qui le débinait auprès du chef) et fut bien obligé de convenir que là s'arrêtait la liste des gens qu'il aimait bien. Il considéra la feuille A4 péniblement remplie et une onde de sueur le recouvrit. Il avait tout faux.
    Dieu n'avait pas dit "ceux que tu aimes" mais "ceux qui méritent d'être sauvés", c'était pas du tout pareil. Gaël frémit soudain devant l'ampleur du travail. Des gens méritants, c'était une autre paire de manches, y en avait des tripotées ! Et devait-il mettre des gens méritants qu'il n'aimait pas ? Et comment connaître les mérites des uns et des autres ? Il se calma. Après tout, c'était à lui d'en décider, puisque Dieu l'avait choisi pour ça.
    Il se concentra très fort, écrivit les noms de ses footballeurs préférés, des meilleurs champions cyclistes, des présentateurs de télé qu'il trouvait talentueux, puis, après quelques instants de réflexion, des instituteurs de ses enfants, du médecin de famille, tous des gens assurément méritants. Il ajouta le maire de sa commune, la dame qui s'occupait du Téléthon dont il ne savait plus le nom. Il chercha qui d'autre dans ses connaissances pouvait être encore méritant, et en un éclair, un fardeau supplémentaire l'accabla sous forme de deux mots : "les arts", "les sciences". Evidemment, tous ces gens qui étaient dans le dictionnaire dégoulinaient de mérite, l'élite de l'humanité ! C'étaient certainement ceux-là que Dieu voulait sauver, mais lui, Gaël Boissard, ne les connaissait pas ! Il regretta d'avoir porté si peu d'attention aux actualités et, sans un regard pour sa famille atterrée, traversa la salle à manger pour aller chercher le Petit Larousse sur l'étagère. Pour les gens méritants le Petit Larousse était plus facile à utiliser que Wikipedia parce qu'il y avait moins de noms.
    Morte d'anxiété, sa femme contemplait ahurie son mari fébrile et grommelant noircissant du papier la main tremblante, les yeux hagards, le front en sueur. Prudente, elle avait envoyé les enfants chez sa copine. Les deux fois où elle avait tenté d'approcher son époux, il avait grogné comme un fauve.
    A la douzième page couverte de noms recopiés, le sauveur comprit que la tâche était trop lourde, surtout quand il s'aperçut que la moitié des personnages dont il avait copié le noms étaient déjà morts. D'un geste rageur, il déchira les dernières pages et jeta le dictionnaire par terre. Et considérant le restant de la liste, une bouffée d'angoisse le submergea : les premières personnes qu'il avait sélectionnées étaient-elles aussi méritantes que ça ? En y réfléchissant, le patron du bistrot n'avait fait aucun bien à l'humanité, pas plus que ce connard de maire qu'on voyait jamais. Il les raya tous les deux. Puis il raya les footballeurs, les présentateurs, et son garagiste, qui après tout ne faisaient que leur métier. Puis il raya les fainéants de voisins, la pétasse du Téléthon qui se faisait mousser avec la charité, son beau-frère et sa soeur qui ne pensaient qu'à eux. Vers 3heures du matin, il ne restait plus que quatre noms sur la liste : lui-même, sa femme et ses enfants. Sa femme s'était endormie sur les marches de l'escalier. A 4heures, il ne restait plus qu'un nom, le sien. A 5 heures. Il le raya.
    Sa femme découvrit Gaël Boissard à 7heures du matin, noyé dans la baignoire. Sur le bord de l'émail à côté du porte-savon, il avait écrit au feutre "arche de Gaël"; dans l'eau, surnageaient des lambeaux de feuilles dont l'encre s'était diluée.


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