• la maison hantée

    Jean Choiseul était premier clerc chez le notaire Perrin, et son avenir se dessinait brillamment. Il habitait, avec sa jeune femme, une gentille maison à l'entrée du bourg. Un petit garçon leur était né. Le bambin avait deux mois, à présent, et son père parlait de lui avec une fierté légitime. Les Choiseul avaient tout ce qu'il faut pour être heureux et, très certainement, ils l'étaient.
    Hélas! sans qu'aucun signe extérieur ne l'ait trahi, un ennemi sournois, féroce, implacable, venait de s'infiltrer dans leur foyer. Il s'était installé partout. Son domaine allait de la cave au grenier. A chaque minute, à chaque seconde même, il affermissait son emprise, rampant sous les planchers, se glissant sous les tables et les armoires, explorant les placards sombres, emplis de linge fin.
    Pendant ce temps, inconsciente du péril qui l'environnait, la famille Choiseul continuait de vivre tranquillement, simplement, dans la gentille maison élevée à la limite de la localité...
    Mme Choiseul, ramassa la petite boule laineuse et la tint un moment serrée entre ses paumes. Elle sourit. C'était chaud et doux. Brusquement, la pelote blanche se mit à frétiller. Une tête curieuse apparut, avec son minuscule museau rose et deux yeux noirs perdus dans le duvet.
    - Toune! appela-t-elle. Viens ici!
    Il y eut un remue-ménage dans l'angle de la pièce. L'osier du panier craqua et la chienne sortit de sa niche tiède.
    - Méchante Toune! gronda Mme Choiseul.
    Et elle posa le jeune chiot sur le parquet. Toune le saisit délicatement par la peau du cou et lui fit ainsi réintégrer le panier où dormaient deux autres petites boules blanches toutes pareilles. Puis, elle regarda sa maîtresse d'un air contrit avant de se recoucher aux côtés de sa progéniture.
    Mme Choiseul contempla un moment le charant tableau puis se remit à l'ouvrage.
    - En voilà de la poussière! murmura-t-elle... C'est curieux, je suis pourtant certaine d'avoir balayé hier...
    Lorsqu'elle eut terminé, elle avait récolté près d'un boisseau d'une poudre brunâtre et impalpable. Perplexe, elle la ramassa soigneusement et alla la jeter dans le jardin.
    - C'est à croire que nous avons reçu tout un régiment à dîner! pensa-t-elle.
    Puis, elle ne songea plus qu'à ses casseroles.
    La nuit suivante, Toune se mit à gémir doucement. Sa plainte aiguë réveilla Jean Choiseul. Il s'agita quelque temps, ne parvenant pas à retrouver le sommeil.*
    - Mais qu'à donc ce chien! fit-il, énervé.
    Il se leva et descendit. La bête avait transporté ses petits près de la porte d'entrée et, quand son maître apparut, elle redoubla ses gémissements. Manifestement, elle désirait qu'on lui ouvrit. Cependant, l'homme ne l'entendait pas de cette oreille. Il saisit sans douceur les chiots et les fourra dans leur panier.
    - Va te coucher, Toune! ordonna-t-il.
    Le chien obtempéra à contre-coeur et ne bougea plus. Jean Choiseul remonta dans sa chambre de fort méchante humeur. La nuit s'acheva sans autre incident et, le jour venu, le jeune clerc s'en alla comme d'habitude à son travail.
    Un peu plus tard, en effectuant son balayage quotidien, sa femme ne fut pas peu surprise de récolter une quantité de poussière supérieure encore à celle de la veille. Pas un endroit de la pièce commune qui ne fût tapissé d'une fine pellicule, si légère que le moindre coup de balai la faisait s'envoler en un fin nuage.
    - C'est étrange, remarqua-t-elle. On dirait de la sciure de bois!
    Une vague appréhension s'empara d'elle. D'où venait cette étrange matière? Elle n'avait rien de commun avec la poussière de l'âtre, ni avec celle qui recouvre les parquets lorsqu'on rentre avec des chaussures crottées! D'ailleurs, il n'avait pas plu depuis cinq ou six jours!
    Assez alarmée, Mme Choiseul résolut de parler de cet inexplicable événement à son mari, lorsqu'il rentrerait.
    Choiseul haussa les épaules. Puis, comme elle insistait, il se moqua d'elle, gentiment bien sûr, mais il se fit si ironique qu'elle lui en voulut un peu.
    - Je t'assure que tu te mets martel en tête pour rien! lui dit-il. Qu'il y ait de la poussière, c'est tout naturel!
    - Pas par boisseaux, Jean!
    - Bon. Nous verrons cela demain. S'il y en a encore autant, nous aviserons!
    Il avait dit cela pour en finir, persuadé de ce que sa femme s'alarmait à tort et qu'elle reconnaîtrait d'elle-même la vanité de ses craintes le lendemain. Il expédia son déjeuner en vitesse et repartit.
    - C'est drôle, dit-il en rentrant. Tu as vu le prunier? Il s'est abattu! Vas-tu me dire que tu ne l'as pas entendu dégringoler?
    - Mais non! Et pourtant, je ne suis pas sortie d'ici.
    - De toute façon, le mal n'est pas grand. J'étais décidé à le scier un de ces jours.
    - Ne trouves-tu pas bizarre qu'il se soit abattu précisément aujourd'hui? Il n'y a pas eu un souffle de vent de la journée.
    - Il a dû s'écrouler tout seul, de vieillesse. Il était déjà à demi-mort cet été!
    - Pourtant!... commença-t-elle.
    Elle n'acheva pas. La chute du vieil arbre ne signifiait rien, après tout. Décidément, il fallait qu'elle surveille son imagination et maîtriser ses nerfs...
    Le soir était déjà tombé lorsque Jean Choiseul était rentré au logis. Dans la pénombre, il ne s'était pas attardé à examiner l'arbre abattu. L'absence de la silhouette familière l'avait intrigué, sinon il ne se serait même pas aperçu de l'incident.
    Pourtant, s'il avait fait plus clair, il aurait constaté que la chute du prunier présentait un aspect étrange. L'arbre s'était littéralement volatilisé! Seuls quelques copeaux informes, guère plus grands qu'une main, jonchaient le sol. Et autour du moignon de tronc s'étendait une couche de poussière rousse, exactement pareille à celle que Mme Choiseul balayait depuis deux jours dans les pièces de sa maisonnette...
    Vers minuit, Toune recommença son manège de la veille, à cela près que ses gémissements étaient plus pressants et traduisaient nettement de l'effroi.
    Furieux, Jean descendit. Il remit de nouveau les chiots dans le panier et cria tellement que Toune, penaude, alla les rejoindre. Il était visible cependant qu'elle était en proie à une panique inexplicable et qu'il fallait qu'elle ait été bien dressée pour prendre le parti d'obéir à son maître.
    Un quart d'heure ne s'était pas écoulé depuis que ce dernier s'était recouché que la chienne récidiva. Ce n'était plus des glapissements plaintifs, mais un cri continu et lugubre.
    - Je vais... commença le jeune clerc, en esquivant un geste de menace.
    Mais il se ravisa et dit à sa femme :
    - Après tout, c'est TON chien! C'est à toi de le faire taire!
    Sans un mot, Mme Choiseul passa un vêtement chaud et descendit. Toune avait de nouveau déposé ses rejetons près de la porte qu'elle griffait avec un désespoir évident. Sa maîtresse eut beau reprendre les chiots, Toune les récupérait aussitôt et les déposait sur le paillasson. Excédée, la jeune femme ouvrit. La chienne se précipita dehors et, en deux bonds, revint chercher ses autres petits. Dès qu'elle les eut couchés dans l'herbe, elle revint sur ses pas et se posta sur le seuil, dans une attitude d'invite.
    - Si tu tiens à passer la nuit dehors, je ne t'en empêche pas! rit Mme Choiseul. Personnellement, je n'y tiens pas du tout, ma brave Toune; Bonsoir!
    Et elle referma la porte.
    - Nous allons enfin pouvoir dormir, songea-t-elle.
    En remontant, elle posa la main sur la poignée d'un tiroir. Et à cet instant même se produisit un phénomène effrayant! Le meuble entier se décomposa brusquement, dans un nuage de poussière. Il n'y eut d'autre bruit que celui de la vaisselle qui se brisait. Hébétée, la maîtresse de maison contempla les débris d'un oeil morne. Du meuble massif, il ne restait rien, absolument rien! Pas même  un bout de bois de la grosseur du petit doigt!
    Mme Choiseul tremblait de tous ses membres. Elle ne comprenait pas encore... Lentement, son esprit lui représentait la situation : l'inexplicable amoncellement de poussière des jours précédents, la chute du vieux prunier, la terreur et la fuite de Toune et puis, l'anéantissement du bahut... Elle poussa soudain un grand cri et, comme une folle, se précipita dans l'escalier.
    - Jean, Jean! cria-t-elle en faisant irruption dans la chambre. Viens vite!
    Elle saisit son bébé et l'emmitouffla avec une hâte fébrile dans son grand châle blanc. Puis, sans donner d'autre explication à son mari médusé, elle descendit les degrés quatre à quatre et ne s'arrêta que dehors.
    - Jean! hurlait-elle, viens! Viens vite!
    Bon gré mal gré, il dut s'exécuter. Il descendit à son tour et rejoignit sa femme.
    - Qu'est-ce qui te prend? dit-il aigrement. En voilà des manières!
    A peine avait-il achevé sa phrase qu'un fracas épouvantable éclata derrière lui. Il se retourna d'un bloc.
    La maison, la gentille petite maison où ils reposaient sans inquiétude quelques instants auparavant venait de s'écrouler comme un château de cartes sous leurs yeux horrifiés!
    Les voisins, réveillés par le vacarme, accoururent et ne purent, comme le clerc et sa femme, que constater l'étendue du désastre. Ils hébergèrent la famille sinistrée et ce n'est que le lendemain qu'on eut l'explication de cette catastrophe soudaine à laquelle les jeunes époux et leur enfant avaient échappé de justesse.
    Tout ce qui était en bois, les poutres, les solives, les planchers, les meubles, tout cela avait été désagrégé, rongé par l'intérieur. L'oeuvre de dévastation s'était accomplie en quelques jours!
    Quelle était donc la puissance invisible responsable de cette destruction fulgurante? On sut bientôt comment la nommer.
    Oui, il s'agissait bien d'une puissance terrible, minutieusement organisée. Travaillant sans relâche aux creux des murs, des plafonds, des combles, des milliers de termites avaient parachevé en quarante-huit heures leur effroyable besogne de sape!
    Les Choiseul l'avaient échappé belle! Ils furent tellement stupéfaits en apprenant l'identité de leur adversaire qu'ils ne réalisaient pas, au début du moins, l'étendue de leur infortune. Et pourtant, ils auraient dû savoir que leur cas, bien qu'assez rare, n'était point une mésaventure unique. Il arrive parfois, en effet, que ces grosses fourmis qui n'atteignent évidemment pas la taille de leurs congénères africains ou américains, s'attaquent brusquement à une habitation dont ils viennent à bout en un temps record.
    Quoi qu'il en soit, Jean Choiseul ne perdit pas courage. Lui et sa femme restaient en vie, c'était l'essentiel.
    - Eh bien, il ne nous reste plus qu'à rebâtir! fit-il. Remercions Dieu de nous avoir épargnés!
    - Et n'oublions pas Toune! ajouta Mme Choiseul. La brave bête avait flairé le danger alors que nous ne le soupçonnions même pas. Nous lui devons une fière chandelle!


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