• la malédictiuon d'Isis

    Ludovic Hébert était égyptologue de haut niveau, spécialiste du Moyen-Empire, précisément du culte de la déesse Isis. A la trentaine bien tapée, il ne vivait que dans les momies, cartouches, vases canopes et hiéroglyphes. Mais, à le connaître un tant soit peu, même un étudiant en première année de psycho aurait pu deviner la banale vérité : toute cette érudition constituait surtout un rempart qui avait jusque-là protégé Ludovic des impondérables de l'existence, luttes, sexe, amour, enfants, vacances, politique, modes, et autres babioles importunes. Entre les colonnes papyriformes et les hauts-reliefs, une brindille inopportune n'aurait pu se glisser dans la vie du chercheur. Dans son petit bureau poussièreux, il avait transformé son existence de célibataire endurci en une forteresse inexpugnable, défendue par les guerriers nubiens et la milice du temple d'Amon, les tourments du coeur ne dépassaient pas le cercle de lumière qui, de sa lampe de bureau, tombait sur sa traduction de démotique.
    Aussi, quand une jeune préparatrice beur nommée Samira fut affectée en stage à son service, il n'y prêta d'abord pas plus d'attention qu'à un nouvel extincteur.
    Mais le jour où elle fut assignée par la direction du labo pour classer des moulages antédiluviens stockés dans son propre bureau, Ludovic fut contraint d'accepter sa présence tous les jours dans la même pièce sans pouvoir protester : lui-même s'égosillait depuis des années pour que l'administration s'occupât enfin de répertorier les kilos de plâtre qui encombraient son lieu de travail.
    La perspective de cette intrusion l'enchantait autrant qu'une projection de diapos au Symposium annuel du département d'antiquités du Louvre, et le premier jour se passa aussi mal qu'il le souhaitait. La nouvelle recrue s'étant aventurée à jeter un regard sur l'étude en cours, elle ne put retenir une exclamation admirative :
    - Oh m'sieur, il est trop, le collier d'Isis ! Y a le même dans Stargate !
    D'un ton glacial il lui fit remarquer que le romantisme égyptomane de cinéma s'arrêtait sur le trottoir du département, nous ne parlons que de science, ici mademoiselle. Et le dialogue s'arrêta là.
    Comme elle était discrète et silencieuse, ses gestes mesurés, ses vêtements modestes, et que son bavardage redouté se limitait dorénavant à bonjour, au-revoir, Ludovic s'acclimata à sa présence, jusqu'au jour où le classement des reproductions de papyrus et de bas-reliefs les força à travailler côte à côte. Cette chaleur inusuelle contre son bras, cet imperceptible parfum, firent peu à peu fondre son mutrisme, et gravure après gravure, sans même s'en apercevoir, l'égyptologue se fendit d'explications de plus en plus circonstanciées.
    Il est un dieu du panthéon égyptien, le dieu Min, très peu connu du grand public, jamais montré dans les imageries éducatives, pour la bonne raison que, chargé de vfeiller à la fécondité et à la fertilité, il est toujours représenté dans les bas-reliefs avec un sexe en érection de taille impressionnante. Systématiquement martelé et effacé par la pudibonderie des religions tardives, chrétiens, coptes, musulmans, il reste encore suffisamment présent dans les frises des temples pour faire ricaner tous les touristes, surtout les jeunes.
    Pour les besoins du classement, Ludovic se surprit à expliquer l'affaire avec des airs gênés et quand il croisa les yeux étonnés de la jeune fille, il passa à la description d'une autre divinité. Deux heures plus tard, Samira montra une reproduction de gravure posée au bout du bureau.
    - S'il vous plaît, vous pouvez me passer le dieu, là, comment déjà, en trois lettres... le dieu Zob.
    Epouvantée elle-même de son audace, elle s'attendit à un déferlement de mépris cinglant. A sa stupéfaction, elle vit le chercheur rouge comme un flamant du Nil qui, à la place de s'indigner, se contenta de pouffer.
    Ce fut la fêlure qui ouvrit la brèche dans l'enceinte. Il commença par remarquer que le profil de la jeune beur n'était pas sans rappeler les traits de la déesse Hathor, et les jours suivants, le visage de Samira se superposa aux bas-reliefs plusieurs fois par nuit. Ces intrusions parasites ne lui arrivaient jamais. De même que cette drôle de sensation physique qui accompagnait l'image : ne sorte de solicitation stomacale voisine de la faim qui accompagnait un frémissement de l'abdomen dirigé vers le bas, lié, sans rapport explicable, à la sensation diffuse que donnerait la perspective de quelque chose de formidable. Très méthgodiquement, comme le bon scientifique qu'il était, il tenta d'analyser la chose par un protocole expérimental : se plaçant devant son miroir, il pensa très fort aux fouilles stratigraphiques du temple d'Isis à Gizeh, et prononça à haute voix : Samira.
    Immédiatement, la sensation se reproduisit. Il renouvela l'expérience plusieurs fois dans la journée avec le même résultat.
    Sans conclure, il se demanda s'il devait en parler à ses collègues ou prendre d'abord rendez-vous chez le généraliste.
    C'est le lundi matin suivant que Ludovic rencontra l'apparition dans le couloir désert de la cafèt'. Compmpe sa formatioçn scientifique lui rendait inconcevable toute manifestation paranormale, il en déduisit que la présence devant lui de cette créature de deux mètres  haut très conforme aux représentations de la déesse Isis relevait de quelques sortilège technologique de pointe, dont il devait différer très momentanément l'explication. D'ailleurs, il fut très vite dcétourné de toute spéculation :le plus étrange n'était pas l'apparition de la déesse, mais les premiers mots qu'elle prononça :
    "Bon, maintenant, ça suffit".
    En silence, il considéra tous les détails mythologiques, rien n'y manquait.
    - Tu m'as reconnue, dit l'apparition, ça nous épargnera l'entrée en matière. C'est déjà assez prise de tête de pratiquer ton idiome. j'ai pas beaucoup de temps, et si suis là, c'est que ton histoire est trop lamentable.
    - Pardon ?
    - Le savant professeur qui tombe amoureux de la jeune apprentie délurée, c'est un cliché tellement éculé que même les scribes du Haut Empire n'osaient plus inventer des trucs pareils. L'histoire cucul, le lotus entre les larmes et l'émotion, c'est trop naze, tu peux pas me faire ça.
    Ludovic ne répondit pas et s'assit à même le sol, les yeux écarquillés.
    - Je sais bien que ça marche toujours dans votre civilisation, reprit l'apparition, les tâcherons des scénarios et des rompans de gare s'en servent à la louche, mais non, pas toi. Je veux bien que tu craches sur le romantisme égyptophile de monoprix, si c'est pour le remplacer par une bluette à deux balles, ça vaut pas mieux.
    Tout ce que Ludovic trouva à répondre fut :
    - Amoureux ? Ah, c'est donc ça ?
    - Oh merde, il continue, dit l'apparition. Ecoute, tu etournes à ton labo, tu cherches ce que tu veux comme prétexte, et tu me vires cette petite allumeuse bourrée de progestérone qui va foutre ta vie en l'air. Elle est pas pour toi. Tout ce qu'elle veut, c'est faire loucher tes yeux de binoclard, tu lui découvres 10 centimètres de tes muscles flasques et ta peau blême, elle va éclater de rire. Et bienheureux si tu te fais pas rackettter par ses frères. Considère ça comme une malédiction : tu m'appartiens. Et si tu sens des chatouillis dans le bas-ventre : tu te branles, comme avant. Je ne reviendrai pas te le dire une deuxième fois.
    Ludovic ne résolut jamais le mystère de l'apparition du couloir. Il chercha longtemps le prodige technique, pensa canular, imposture, voire hallucination, sans conclure. Isis ou pas, le discours de l'apparition était de toute façon si sensé qu'il ne pouvait qu'y souscrire. De ce jour, il travailla chez lui et ne réintégra son local qu'assuré de sa solitude, quand la belle Samira fut partie vers d'autres stages.
    Son existence ne fut plus troublée. Il reprit ses activités dans son petit bureau poussiéreux, et finit par écrire la monographie définitive sur Isis à laquelle il travaillait depuis douze ans. Des deux seules apparitions de sa vie, la première disparut de son souvenir, et ne resurgit qu'une fois et une seule, à l'occasion de la présentation de son livre au Symposium annuel du département d'antiquités du Louvre, devant un public d'égyptologues. Alors que l'écran géant montrait une photo du dieu ityphallique, il dit dans le micro :
    - Comme on peut le voir sur cette représentation du dieu Zob...


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :