• la peluche

    Gilles a toujours aimé les animaux. Alors, après un petit séjour en prison, il avait décidé de repartir de zéro en travaillant au "Bon Toutou", une animalerie qui cherchait un homme à tout faire. C'était mieux que son ancien métier, si on peut dire, celui qui l'avait expédié derrière les barreaux : pickpoket. Pendant cinq ans, il a été un employé modèle, très apprécié de la clientèle et de son patron. A tel point que lorsque celui-ci voulu prendre sa retraite, c'est tout naturellement à Gilles qu'il a proposé de prendre la gérance du "Bon Toutou", avec , en plus, la jouissance d'un petit appartement situé juste au-dessus du magasin.
    Un jour, Gilles reçut un lot de chiots. Des jack-russel. L'un d'eux était exceptionnel, vif comme l'éclair et malin comme un singe. Il était craquant...et Gilles a craqué. Il décida de la garder pour lui. Filou, c'était son nom, est très vite devenu la mascotte du magasin, au moins autant que le perroquet Jacot, dit Coco, comme presque tous les perroquets du monde, qui trônait sur son perchoir, dans la boutique, depuis des lustres. Gilles n'avait jamais eu une grande passion pour les perroquets, mais Coco faisait partie des meubles, alors... Et puis, il semblait s'être pris d'amitié pour le petit chien, ne cessant de répéter avec sa voix un peu agaçante, il faut bien le dire :
    -Filou! Filou! Filou!
    On aurait dit un disque rayé. Ca amusait beaucoup les clients, même si ça finissait par leur casser les oreilles...
    Au milieu de son petit monde, Gilles semblait être le plus heureux des hommes. Pourtant...il ressentait parfois comme une petite nostalgie : celle de cette poussée d'adrénaline qui vous submerge quand vous bravez un interdit. Bref, le virus du voleur était toujours en lui; pas pour l'argent, mais pour le frisson. Et en regardant le jouet préféré de Filou, une  peluche, lui vint une idée. Très vite, Filou comprit que si son maître lui disait :
    -Va ranger ta peluche! il devait filer jusqu'à l'appartement par l'escalier intérieur et déposer le jouet dans son panier. Un soir, après avoir soigneusement défait une couture de la peluche, Gilles avait glissé à l'intérieur une liasse de billets et appelé Filou :
    -Va ranger ta peluche!
    Tout avait marché comme sur des roulettes : en un éclair, l'argent reposait chez Gilles, bien au chaud, et Filou, tout frétillant, faisait des bonds de joie pour quêter des caresses. Le plan que Gilles avait imaginé était au point. Il allait pouvoir le mettre à exécution.
    L'occasion se présenta deux jours plus tard, sous les traits d'une femme qui s'attardait dans la boutique. Elle ne s'était même pas aperçu que son sac à main était grand ouvert. Au moment où elle bêtifiait devant un chaton, Gilles subtilisa un billet de 20 euros dans son porte-monnaie et le fourra dans la poche aménagée dans le ventre de la peluche.
    -Va ranger ta peluche! demanda-t-il à Filou. Le petit chien réagit au quart de tour, et, en moins d'une minute, l'argent se retrouva dans son panier. Quel bonheur! Etre pickpoket dans son propre magasin! Désormais, chaque jour, Gilles gardait la peluche à portée de main, au cas où une tentation irrésistible ferait son apparition...comme cet homme, du genre nouveau riche, qui entra dans le magasin un samedi matin.
    -Je cherche un cadeau d'anniversaire pour mon petit-fils, lâcha-t-il, assez hautain. C'était un type à peine aimable, qui se mit à passer devant toutes les cages pour choisir un chien aussi froidement qu'on peut choisir un balai-brosse. Lui subtiliser son portefeuille, que Gilles supposait bien garni, semblait enfantin. Gilles était même certain qu'il pourrait raffiner, grâce à son talent, en vidant le portefeuille de son argent, et en le replaçant dans la poche du type, ni vu ni connu! Il allait passer à l'action quand, soudain, une femme accompagnée de quatre moutards mal élévés fit irruption dans le magasin; il ne savait plus où donner de la tête pour essayer de surveiller cette bande déchaînée qui courait partout et inquiétait les animaux dans les cages. Du coup, le client, sans doute aussi agacé que Gilles par ce chahut, abandonna brutalement sa recherche et quitta le magasin sans un mot, mais également...sans son portefeuille! Hâtivement, Gilles fourra ce portefeuille dans le ventre de la peluche qu'il déposa sur la caisse pour voler au secours d'une perruche à laquelle un des mômes essayait d'arracher les plumes. Il en avait à peine fini avec lui qu'il vit une petite fille en train de se hisser sur la pointe des pieds pour attraper la peluche de Filou! Il se précipita pour l'empêcher de la prendre. En se retournant il se retrouva nez à nez avec le client de tout à l'heure. Il était revenu, accompagné de deux policiers en uniforme. Il apostropha Gilles :
    -N'auriez-vous pas trouvé un portefeuille, par hasard?
    Gilles ressentit un vague malaise qui le gagnait. Il tenait toujours la peluche dans ses mains et bredouilla plus qu'il ne dit :
    -Désolé, mais avec ces gosses qui chahutent, je n'ai pas vraiment eu le temps de m'occuper d'autre chose!
    Presque en même temps, la voix de Coco, le perroquet, vrilla l'air :
    -Va ranger ta peluche! Va ranger ta peluche!
    Tous ceux qui étaient dans la boutique, après un moment de surprise, se mirent à rire. L'atmosphère se détendait, mais Gilles n'eut pas le temps de s'en réjouir : alerté par l'appel de Coco, Filou surgit de l'arrière boutique et se précipita sur son jouet en l'arrachant des mains de Gilles. La peluche tomba par terre avec un bruit mat tout à fait anormal. Tous les yeux se braquèrent sur le jouet dont le ventre s'ouvrait sur un coin de cuir brillant. Le regard d'un des policiers devint très dur. Gilles se dit que ce n'était pas comme ça qu'il allait se mettre à aimer les perroquets.


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