• le bagne (fiction)

    Après tant d'années passées à écrire des articles empreints d'allégresse juvénile et d'humour jovial et bon enfant, le temps est venu d'aborder un thème plus grave. En effet, je réalise tout à coup que je n'ai jamais parlé de mon service militaire. La peste soit de mon incroyable distraction. Il est grand temps de combler cette lacune.
    Je sais qu'il est de bon ton de railler cette période de la vie d'un homme. Cette période, si dure certes, mais qui comporte des moments tellement exaltants qu'on ne peut les passer sous silence. Les beaux esprits aimant à répéter "Le service militaire fera de toi un HOMME !", avec ce ton sarcastique propre à l'antimilitariste primaire, feraient bien d'y réfléchir à deux fois avant de se moquer. A la lumière de mon expérience, je peux affirmer qu'il y a beaucoup de vrai dans cet adage si souvent tourné en dérision. Témoin ces deux souvenirs personnels que je vais vous narrer sur l'heure.
    Le premier se situe à l'époque bénie où je n'étais encore qu'une jeune recrue (facétieusement appelée "bleubite"). Je me souviens d'une séance enivrante passée à démonter et à remonter un bazooka, les yeux bandés. Avec mon sens inné de la chose technique, j'eus tôt fait de mener ma tâche à bien. J'ôtais fièrement mon bandeau et me retrouvai, tenant à la main un robot Moulinex presse-purée permettant de monter la mayonnaise avec option hachoir à viande. Le caporal-chef instructeur agita sévèrement son index sous mon nez, me fit un cours d'instruction civique et conclut en m'administrant huit jours de taule. Je ravalai mes larmes d'humiliation.
    Le soir même, je me retrouvais sur la paille humide, en l'occurence une planche de bois. La cellule était aussi bondée que la plage familiale du Lavandou un mois d'août et j'étais pris en sandwich entre deux gibiers de potence qui dormaient déjà au bout de deux minutes, aussi à l'aise que dans la suite royale du Carlton. Celui qui était à ma droite exhalait les effluves de vingt-sept canettes de Valstar. Aussi, je me retournai vers l'autre mauvais larron, à ma gauche. Son visage était à cinq centimètres du mien et soudain, il y eut une gigantesque explosion. Un souffle terrifiant m'arriva à la face et celle-ci se recouvrit d'un liquide poisseux. Je pensai tout de suite avec terreur à une déflagration atomique m'ayant ensanglanté le visage : le type venait de m'éternuer en plein visage à bout portant. Après une quinte de toux, il se moucha dans ses doigts et se rendormit comme un bébé innocent qui vient de faire son mignon gros rototo.
    Quelques mois plus tard, j'eus l'occasion de retrouver mon taulard enchifrené, ce qui fera l'objet de ma seconde évocation nostalgique. Avec le temps, nos rapports avaient changé du tout au tout. S'il était taulard comme naguère, j'étais cette fois son geôlier ! J'avais eu de l'avancement grâce à divers fayotages savamment négociés et en tant que sergent, j'étais ce soir-là affecté à la surveillance des délinquants (on appelle ça "gradé aux punis"). La prison était aussi surpeuplée mais j'étais à l'extérieur, faisant les cent pas devant les grilles, tout imbu de ma responsabilité.
    Marchant de long en large, la fatigue ne tarda pas à s'abattre sur moi mais dans les manuels militaires, on enseigne le somnambulisme. Je continuai donc mes va-et-vient en dormant. Vers trois heures du matin, au cours d'une de mes allées et venues, j'eus une impression bizarre. Comme si, de ma poitrine, je coupais un fil, tel le vainqueur d'une course franchissant la ligne d'arrivée. En revenant sur mes pas, l'impression se confirma, et ainsi plusieurs fois de suite. Dans l'état comateux où je me trouvais, la vision d'horreur d'un laser mortel envahit mon esprit. C'était le rayon atomique de la mort qui venait de me traverser et j'étais irradié !
    Un soupir de soulagement me fit revenir sur terre et dans l'obscurité, je perçus la silhouette de mon taulard au coryza tenace. Il était debout derrière les barreaux du pénitencier et pissait tranquillement dehors. J'avais traversé le jet cinq ou six fois, au bas mot.
    Peu après, je fus libéré de mes obligations militaires et me rendis compte que j'étais effectivement devenu un HOMME.


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