• le chat de platine

    le chat de platine
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    - Messieurs, dit Jean-Jacques en rougissant, mon oncle m'a chargé de vous exposer, pendant qu'il se repose à Port-Saïd, les conclusions auwquelles son enquête et ses méditations ont abouti.
    Il y avait là, dans le salon du capitaine, un petit auditoire composé du ras, de Tifon-Palamos, de M. Laitance, du lieutenant Morovitch, de Marinon et de Sidonie, de Balkis et de sa gouvernante.
    Tous écoutaient attentivement; sauf peut-être Sidonien que ses blessures aux mains faisaient encore souffrir, et la jeune Balkis, qui estimait que s'intéresser aux mystères policiers, ce n'était pas digne d'une princesse. Quant à Colonel, on l'avait placé dans les bras de la vieille bonne, et il battait des ailes, pendant le récit, aux moments les plus palpitants.
    - Depuis longtemps, commença Jean-Jacques, M. Colerette pensait que toute l'affaire du Chat de Platine s'est engagée sur le terrain choisi par M. Douze, préparé par lui de longue main. Près du ras, il y avait dès l'origine un complice des bandits, le sieur Jocast. C'est celui-ci qui, aux premières menaces, proposa d'alerter le grand détective Colerette. Ce secrétaire félon, auxiliaire des voleurs, met donc spontanément en jeu le plus grand ennemi des voleurs : trouvez-vous cela naturel ?... En fait, la présence de M. Colerette, loin de mettre fin aux attaques lancées contre le Chat de Platine, sembla les multiplier. Rappelez-vous la nuit à l'Hôtel Impérial !... Il est vrai qu'alors le sieur Jocast, non encore démasqué, avait le champ libre. Quand il disparut, est-ce que les choses allèrent mieux ?... Au contraire !
    Les auditeurs avaient l'air surpris par ce préambule de Jean-Jacques. Où le jeune garçon voulait-il en venir ?
    - A peine sommes-nous dans le rapide de Marseille, continua-t-il, que des vols se produisent, que des agressions ont lieu. Evidemment de nombreux membres de la bande se sont infiltrés dans le convoi. Mais on les reconnaît, on les met en fuite l'un après l'autre. Pourtant l'offensive de la bande continue. Comment cela se fait-il ?... Sur le bateau, même phénomène. M. Colerette a beau se débarrasser du petit maître-d'hôtel, des deux chauffeurs, de Jocast qui avait vécu caché dans un canot automobile, des matelots soufoyés par Jocast : toujours le péril renaît, se précise. On dirait qe mon éminent oncle apporte partout avec lui quelque chose qui, à son insu, aide, dirige, stimule l'adversaire. Quelque chose, ou quelqu'un !...
    A présent, on aurait entendu voler une mouche.
    - Ce quelqu'un, pourquoi ne pas lui donner un nom ? Pourquoi ne pas supposer qu'il n'est autre que M. Douze en personne ?
    - Très ingénieux ! Très curieux ! s'exclama le ras. Poursuivez, mon ami. Je vous confère d'ores et déjà l'Etoile à sept branches, qui donne le droit d'entrer avec un parapluie dans le palais du Négus.
    - Je remercie Sa Seigneurie, dit Ygrec en s'inclinant trois petites fois. Et je reprends mon exposé. Je veux dire l'exposé que M. Colerette m'a chargé de vous faire de sa part.
    - Donc, il 'y a pas de doute. Entre mon éminent oncle et le chef des bandits, un rapport exite. Un rapport dont, bien entendu, mon éminent oncle ne prend conscience que peu à peu. Mais ce rapport existe aussi entre M. Douze et moi... Entre ma soeur Marinon... Entre M. Douze et notre bonne Sidonie... Ne sommes-nous pas tous les quatre arrivés au même moment ? Ne somme-nous pas présents tous à la fois, sauf rares exceptions ?
    L'orateur fit une pause, comme s'il interrogeait réellement son auditoire. Comme personne n'ouvrait la bouche, il reprit :
    - Même au fond, c'est Sidonie, de nous quatre, qui subit étroitement ce redoutable et invisible voisinnage... Quand, à Saint-Germain, M. Colerette ramasse un billet menaçant, destiné à l'intimider, à lui faire perdre ses moyens, Sidonie se trouve à deux pas de là... Quand, à l'Hôtel Impérial, le Chat de Platine est volé pour la première fois, où le retrouve-t-on ? Dans le cabas de Sidonie, où le voleur, pris de court, l'a dissimulé... Quand, dans le train, les voyageurs sont dépouillés par un être masqué, quand M. Laitance est assommé, où gît la chère femme ? A quelques wagons de distance, tout au plus... A Marseille, M. Colerette voit de ses yeux M. Douze, dans un bistrot du vieux port. Mais en fuyant ensuite, poursuivi par les bandits, il tombe littéralement dans les bras de la respectable personne, qui allait chercher de la moutarde pour nos bains de pied... Au Consulat, quand M. Douze glisse un double-six truqué dans la poche du vêtement de M. Morovitch, qu'il a confondu avec le vêtement de Gourgourax, où se trouvent pendus les deux imperméables ? Au vestiaire, qui communique avec l'office. Sidonie est à l'offensive... Elle est sans doute dans sa cabine, en tout cas personne ne la voit, quand M. Douze, de la proue du navire, fait jeter M. Colerette à la mer. C'est dans cette cabine de Sidonie que le bossu pourchassé se jette, après avoir vainement attaqué la dunette. A la suite de cette irruption, c'est Qidonie, encore elle, qui est blessée. Blessée d'une façon particulière...
    Dans le silence général, un sifflotement s'éleva. C'était Marinon qui donnait son sentiment.
    - Particulière ! répéta Jean-Jacques. Tappelez-vous. Sur la dunette, M. Douze s'est heurté au bouclier pointu que j'ai placé juste à temps devant le Chat de Platine. Quand on se heurte inopinément à des pointes, on se blesse aux doigts... Voyez la bizarre similitude : un moment plus tard, Sidonie est blessée à son tour, par des coups de revolver du bandits. Blessée où ?... Aux doigts, elle aussi !... Est-ce que cela ne vous donne pas à réfléchir ?... D'autant que, se faire blesser aux dogts par des coups de feu tirés à bout portant, ce n'est guère commode ! Dommage que, ces blessures étonnantes, la pauvre victime se soit tant pressée de les envelopper ! Nous aurions tous été curieux de les voir...
    Ces paroles causèrent une impression extraordinaire.
    Tous les assistants se tournèrent d'un seul mouvement vers la vieille bonne, toujours recroquevillée sur son siège, avec le canard. Elle semblait n'avoir pas compris un mot de ce qui s'était dit. Elle caressait Colonel de ses mains bandées, et murmurait :
    - Il parle bien, le petit, dis donc, mon gars Colonel ! Il parle joliment bien !... Comme un grand !


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