• le cirque Verdurel

    Les choses commencèrent à se gâter quand le petit Jeannot se cassa une jambe en voulant imiter l'équilibriste. Jusque-là, les dégâts s'étaient limités à des incidents de moindre importance. le même Jeannot, trois joirs auparavant, avait transformé le parapluie de sa mère en écumoire sous le prétexte d'en faire une ombrelle-balancier. Petit Louis, de son côté, avait pillé toutes les couleurs de son droguiste de père dans l'intention de se composer un visage de clown. Et qui prétend que les filles sont plus tranquilles que les garçons ? Paulette, la fille de l'épicier, torturait depuis une semaine l'âne de la mère Vincent histoire de mettre au point un numéro d'écuyère !
    Le garde-champêtre avait dû, dans un rapport spécial, énumérer une série de dépradations qui commençait par la torsion de trois potences de lampadaires, visiblement utilisées comme barres fixes, et s'achevait par la destruction systématique de la porte des cabinets publics traitée comme une cible pour lanceurs de poignards.
    Après la jambe cassée de Jeannot, les murmures qui circulaient dans le pays contre le cirque ambulant se changèrent en protestations ouvertes. Ce cirque était un cataclysme. Une source de maux que l'imagination des enfants rendait intarissable...
    - Je nbe peux pas les chasser, expliquait le maire à ses administrés. Ils ont payé leur emplacement sur le champ de foire jusqu'à la fin du mois. Vous savez bien qu'ils se sont arrêtés ici pour réparer leurs roulottes et leur tente. D'ailleurs, ça donne du travail à Besson, le charron, et à Redon, le menuisier. Et le boucher, le marchand de vin, l'épicier et tous les autres sont bien contents d'avoir treize clients supplémentaires, sans compter les bêtes.
    - Treize ? ils sont treize ! grogna la mère Patulard. vous voyez bien que ces gars-là, c'est tout des porte-malheurs !
    On n'en sortait pas. Tout condampnait les gens du voyage. Dès lors, d'autres bruits se mirent à circuler. Qu'étaient devenus, hein ! les deux poulets de Mme Dufour ? Et le lapin de Simone ? Et le canard du vieux Sigismond ? Un pauvre vieux comme ça, lui prendre son canard. Si c'était pas une honte !
    Victor Bouju, lui, n'eut pas peur de le dire à haute voix, au café, devant les hommes les plus délurés du pays :
    - Si en plus de semer des idées dévastatrices dans la tête des gosses, ces gens-là se mettent à voler...
    De paroles en paroles, le vin et la chaleur aidant, on en vint à se promettre, puisque le maire ne voulait pas agir, de passer à l'action en petit comité. Victor Bouju prendrait la tête. Croix de bois, croix de fer ! On jura de ne plus laisser de répit aux gens du voyage jusqu'à ce qu'ils décident eux-mêmes de vider les lieux. Emile, l'idiot du village,, jura comme les autres.
    Mais ce n'était pas pour tous un serment d'ivragne !
    Il y eut un beau tapage dans les rues quand le singe du cirque, ayant rompu sa chaîne, pénétra un beau matin dans l'épicerie et fit main basse sur deux kilos de bananes. Terrorisées, les femmes s'enfuirent en poussant des cris tandis que l'innocente bête dégustait les fruits acquis à la force du poignet. Au cours d'une chasse mouvementée qui causa encore des dégâts divers, le singe put échapper à ses pousuivants. Par quel étrange caprice décida-til de retourner lui-même au cirque ? Nul ne le sut, mais chacun put le coir le lendemain matin, assis à côté de son mât, attendant que quelqu'un veuille bien lui passer sa chaîne.
    - Ca continue, les embêtements, commentait Victor Bouju. Et encore, on peut dire qu'on a eu de la veine. Imaginez que le singe ait continué à courir en liberté, ou que la panthère, à sa place, soit sortie de sa cage...
    A cette perspective, tout le pays trembla. Le lendemain, les draps de la mère Patulard, étendus dans son jardin, disparaissaient. Furieuse, déchaînée, elle alla chercher elle-même les gendarmes et les accompagna jusqu'aux roulottes.
    Guillaume Verdurel, directeur du cirque, protesta de son innocence. On n'en fouilla pas moins les roulottes de fond en comble. Mais on ne retrouva pas les draps.
    Avec une dignité un peu grandiloquente, Guillaume Verdurel s'adressa aux gendarmes :
    - Je vous l'avais dit, Messieurs. Nous sommes d'honnêtes gens. Je m'élève avec force contre cette façon de nous soupçonner sans preuves, pour la simple raison que nous vivons dans des roulottes.
    Dans la foule rassemblée, on entendit la voix de Victor Bouju :
    - Vous le voyez, ce beau comédien ? Il se croit encore dans le rôle du père noble. Vous pensez bien qu'ils n'ont pas laissé les draps dans la roulotte. Ils sont plus malins que ça !
    Mais l'absence de preuve fit arrêter les poursuites.
    La nuit, le tocsin sonna. Du côté du cirque, j'aillissaient de grandes flammes. Une roulotte de matériel, légèrement à l'écart des autres, brûlait. La pompe municipale fut prête en un temps record mais les jets ne purent guère arroser que des débris fumants. Le feu avait fait une oeuvre rapide.
    Tellement rapide que Guillaume Verdurel flaira du louche. Padang, le presdigitateur maltais, fit plus. Il chercha. Et il trouva non loin des restes de la roulotte les débris d'une bouteille. Elle avait contenu de l'essence. Comme il allait révéler sa découverte, des cris retentirent :
    - Le feuy ! Le feu ! Dans la grange des Bouilloux !
    De fait, une énorme flamme venait de jaillir, grondante, d'une fenêtre basse. Sans doutre, une flammèche partie de la roulotte était-elle tombée sur le foin sec. Le feu avait dû couver doucement puis éclater soudain. dans l'affolement de l'autre incendie, dans la fumée, personne n'avait pu déceler le nouveau drame qui se préparait, plus terrible que le premier.
    Car la grange n'était déjà plus qu'une fournaise. Or, l'unique escalier menant au premier étage où étaient les chambres, s'ouvrait sur cette grange. Les Bouilloux l'avaient traversée tout à l'heure en courant, sans rien voir. Peut-être la flammèche était-elle tombée après ? Mais ce n'était pas le momentde chercher des explications car, là-haut, Jeannot était immobilisé avec sa jambe cassée, seul peut-être de tout le village à ne pas être dehors.
    - Jeannot, mon petit Jeannot ! criait Mme Bouilloux.
    Il fallut la saisir à bras-le-corps pour l'empêcher de se précipiter à travers le feu. Hommes et femmes, affolés, couraient en tous sens, sans trouver de solution. Et dans le crépitement, on entendait parfois les appels de Jeannot qui glaçaient les coeurs d'angoisse.
    Alors, on assista à une chose extraordinaire.
    Face à la maison noyée dans la fumée, Guillaume Verdurel dirigeait le montage du grand portique des trapézistes. toute la troupe travaillait en silence avec des gestes précis. Quant tout fut terminé, les deux "Frères Volants" montèrent au mât jusqu'à la plate-forme. Erik, l'aîné, saisit le trapèze et se lança dans le vide. On le vit décrire une courbe et disparaître dans la fumée, vers la façade de la maison. dix secondes après, il réapparaissait et reprenait pied sur la plate-forme.
    - Impossible, Monsieur Guillaume. Les fenêtres sont inaccessibles. Il n'y a plus qu'un vasistas où seul un enfant pourrait passer !
    Alors, on vit Poue, le nain du cirque, s'approcher du mât et s'y hisser de toute la vitesse de ses petits bras.
    - Faites ce que je dis, commanda-t-il au trapézistes. Erik, prends-moi sur ton dos et lance-toi !
    Au retour de ce rapide voyage, Ploue avait déjà analysé la situation :
    - Voilà : Erik va me déposer sur le rebord du vasistas. J'irai chercher le gosse. Moi, je peux passer par le trou et lui aussi. Erik viendra reprendre le petit et moi ensuite !
    C'était vite dit. passer aux actes fut plus difficile. Ploue, gêné par sa petite taille, n'arrivait pas à prendre pied sur le rebord de la petite fenêtre. Noël, le frère d'Erik, dut partir le premier, s'installer sur l'étroite corniche, arcbouté au mur. Erik s'enleva à sontour, portant Ploue qu'il passa à son frère. Puis, le nain se glissa par l'étroite ouverture et disparut dans la pièce où Jeannot maintenant se taisait. L'enfant s'était évanoui.
    Ploue reparut bientôt. Avec une vigueur surprenante, il avait transporté le petit corps et, maintenant, il le passait à Noël. Un coup de vent rabattit la fumée. La foule poussa un cri. Erik, qui s'était élancé à nbouveau avec son trapèze, revenait maintenant vers la plate-forme. Autour de sa taille pendait une corde. Au bout de cette corde, serrant les dents, Noël se tenait suspendu, tenant dans ses bras l'enfant à la jambe plâtrée. Mme Bouilloux riait et pleurait à la fois.
    Puis Erik se prépara à nouveau.
    Plue ne pouvait pas rester longtemps sur le rebord maintenant menacé par les flammes. Le trapéziste s'élança, décrivit sa courbe et pâlit. ploue n'était plus là !
    Mais d'autres avaient veillé sur le nain. Au pied de la maison, les voltigeurs s'étaient précipités, tendant leur filet, Ploue avait déjà sauté, rebondissait trois fois. et le petit bonhomme héroïque s'offrit à la fin une pirouette magistrale pour retomber, souriant, debout parmi la foule.
    Le cirque était parti depuis longtemps quand Victor Bouju fut arrêté. On l'avait surpris volant des lapins dans le clapier du vieux Sigismond. Et quand on perquisitionna chez lui, on retrouva les draps de la mère Patulard. Victor, le pilleur de poulaillers, n'avait rien trouvé de mieux que d'accuser les gens du voyage pour se livrer paisiblement à ses rapines. C'était évidemment pour cela qu'il s'était efforcé d'échauffer les esprits contre le cirque Verdurel. Jusqu'au jour de l'incendie, il y avait, à vrai dire, assez bien réussi. En particulier aupès d'Emile, l'idiot du village. Si les autres n'avaient pas pris au sérieux leur serment d'après boire, Emile, lui, avait juré pour de bon. Il voulait chasser les gens du cirque.
    - Bouju est content de moi, confia-t-il un soir au garde-champêtre. Le cirque est parti grâce à moi. Quand j'ai détaché le singe, ça n'a pas tout à fait marché. Mais quand j'ai mis le feu à la roulotte, là, ça n'a pas traîné !...


  • Commentaires

    1
    Allyce
    Mercredi 21 Mars à 20:16

    La méchanceté est comme la jalousie, la peur et le jugement, elle est productrice d'injustice. 

    Une jolie histoire qui se termine bien grâce aux courage de ceux qu'on accuse sans preuves.

    merci pour ce récit.

    2
    Jeudi 22 Mars à 06:41

    cela  m' a d' abord  fait penser à cette parole du Christ :

     Que celui qui n' a jamais péché  lui jette la première pierre !

    Nous sommes plus prompt  à accuser qu' à pardonner !

    Passe une bonne journée

    Amitié

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