• le dernier arpent

    Une fois encore les éperons roulent sur les flancs du cheval, marquant de nouveaux sillons sanglants les chairs déjà meurtries. Tous les muscles de la bête frémissent et se tendent pour un nouvel effort...
    - Plus vite ! hurla l'homme. Plus vite ! Et dire qu'on appelle ça un pur sang ! Mais c'est de l'eau qui coule dans tes veines ! De l'eau ! De l'eau ! Allons... Au galop ! Au galop !
    Dans l'ombre du stetson le regard brille d'une lueur sauvage et le rictus qui déforme les lèvres ourlées d'un scintillement de sueur donne au visage ocré par la poussière du désert un aspect farouche et cruel.
    - Plus vite, que diable ! Nous devrions être déjà de l'autre côté de ces collines ! Mais tu ne comprends donc pas ? Tu ne comprends donc rien ?
    Le cheval s'enlève dans un hennissement de douleur tandis que les roulettes des éperons lacèrent impitoyablement ses chairs frémissantes...
    Retourné sur sa selle, l'homme regarde derrière lui. Ses rides se sont détendues, libérant des gouttes de sueur, et son regard, un instant, semble s'attendrir. Tout ce pays est désormais à lui ! A lui cette plaine aux longues herbes ondulantes et ces collines couronnées de cyprès et de cèdres. A lui ces forêts de pins et ces bouquets de sassafras éternellement verts. A lui aussi les deux rivières qu'il a dû franchir et maintenant disparues... A lui encore ces étangs qui miroitent là-bas, tout au fond de la vallée ! Toutes ces terres, jusqu'à l'horizon, jusqu'aux chaînes bleutées des montagnes qui se profilent sur la grisaille du ciel, toutes ces terres sont siennes ! Ces immensités qu'il n'a plus le pouvoir d'embrasser d'un seul regard, désormais, lui appartiennent ! A lui seul et pour toujours...
    Une sensation de vertige s'est emparée de lui. Des idées s'effilochent dans sa tête, qu'il ne sait plus ordonner... Ici il sèmera du maïs, là il construira une ferme. Sa ferme ? Non. La sienne sera encore mieux exposée, quelque part dans une vallée abritée des vents, une vallée qu'il ne va pas manquer de découvrir, tout à l'heure, dans un instant... Et le bois de ces forêts ? Chacun des séquoias ne représente-t-il pas une fortune ? Et ces rivières ne charrient-elles pas de ces pépites dont certains affirment qu'une simple poignée assure la tranquilité d'un homme jusqu'à la fin de ses jours ?
    Les pensées de l'homme se juxtaposent d'elles-mêmes pour n'en plus former qu'une seule. Une seule pensée. L'obsédante pensée qui le hante depuis l'aube, depuis l'instant où le gouvernement lui a accordé onze heures carrées de terres vierges !
    Les autorités avaient attribués le terrain aux pionniers, à l'"heure carrée"... C'est à dire que le territoire parcouru par un homme à cheval et en une heure lui appartenait définitivement...
    Onze heures carrées ! L'homme sait qu'il peut, dans ce laps de temps et en maintenant son cheval à une allure normale, s'attribuer un territoire de vingt-cinq lieues de côté. Mais en forçant sa monture il peut aussi doubler ce territoire, le tripler peut-être...
    Le cheval, qui a cessé d'être harcelé par son cavalier, s'est mis insensiblement au pas et secoue la tête pour se débarrasser de l'écume qui mousse tout autour de sa bouche. Les veines, sur son poitrail, saillent et palpitent. Ses pattes, qui ont franchi trop d'obstacles, évité trop d'embûches, tremblent...
    - Sale bête ! Comme si c'était le moment de flancher ! Regarde cette piste... Au bout se trouve une vallée que l'on dit une des plus fertiles de l'Ouest ! Cette vallée doit nous appartenir dans un instant ! Tu entends ? En avant !
    Les lèvres de l'homme ont repris leur rictus cruel et les rides se plissent de nouveau autour des yeux au regard sauvage. Et les éperons perlés de sang cherchent la chair tendre du ventre...
    Le cavalier plonge dans la vallée, dans le flot de graminées aux tiges si hautes qu'elles ensevelissent entièrement les pattes de sa monture et bruissent doucement sur le cuir de ses bottes. L'homme a fermé les yeux et se laisse emporter vers le ruisseau qui serpente en contrebas. Chaque pas, chaque foulée de son cheval agrandit un peu plus son territoire. Il songe à un certain Johann August Suter, à qui un gouverneur mexicain a accordé vingt-deux heures carrées de terres vierges et qui est devenu, dit-on, un des hommes les plus importants de Californie...
    - Bois... Mais hâte-toi !
    L'homme a poussé son cheval vers le ruisseau, mais il reste en selle. Chaque minute, chaque seconde ne compte-t-elle pas désormais ? Il se reposera plus tard, cette nuit, aux avant-postes de ses terres...
    Le cheval s'attarde, les naseaux dans l'eau bruissante et légère du ruisseau. L'homme s'irrite et tire rageusement sur la bride de sa monture. Ne vient-il pas, par cet arrêt stupide, de perdre une prairie, un vallon, un arpent de bonne terre ?
    - En avant !...
    Le cavalier, qui remonte maintenant l'autre versant de la vallée, a l'impression d'escalader le ciel. Son buste oscille de droite à gauche, épousant chaque mouvement de sa monture qu'il injurie chaque fois que les sabots hésitants manquent un point d'appui.
    - A-t-on jamais vu pareil canasson ! Mais avance donc, carne !
    Il fouaille de sa bride de cuir l'encolure et la croupe de la bête, criant et pestant, hurlant à tous les échos des malédictions à l'encontre de tous ces chevaux qui ne valent pas plus que de vulgaires mules...
    Dans un ultime effort, le cheval s'est hissé jusqu'à la crête. L'homme, une fois encore, se retourne et contemple son royaume qu'embrase un soleil blanc et dur...
    Debout sur ses étriers, dans un mouvement instinctif et inutile, l'homme se sent écrasé par l'immensité et le silence. Un monde sans fin s'étale sous ses yeux, un monde que ses rêves les plus audacieux n'ont jamais osé lui offrir. Jamais encore il ne lui a été donné de contempler d'aussi vastes étendues. La pente escarpée qu'il vient de gravir meurt, mille vpieds plus bas, tout au long du ruisseau qui n'est plus qu'un mince fil de mercure, éblouissant de soleil... pour la première fois, il redécouvre les rivières qu'il a franchies à gué, dans les premières lueurs de l'aube. Elles sont noyées derrière des nappes de brume mais il devine les îles aux arbres chargés de vignes vierge qui freinent le courant des eaux sournoises. Ces îles sont à lui comme est à lui ce troupeau d'antilopes qui s'abreuve, tout là-bas, au fin fond de la vallée... Tout ce qui vit sur cet espace démesuré lui appartient !
    Quand le soleil amorça sa descente sur les Rocheuses, le délai de onze heures expirera. L'homme consulte rapidement sa montre que protège un grossier étui de cuir. Quinze heures. Il chevauche donc depuis neuf heures...
    - Il nous reste encore deux heures... A nous de les mettre à profit ! Allez ! Au galop !
    Les hautes herbes du plateau ondulent sous la brise légère. Penché sur l'encolure de son cheval, l'homme fouette férocement la croupe couverte d'écume et ses éperons perfides torturent les flancs haletants de la bête...
    - En avant ! Plus vite ! Tout ce qui est derrière nous est gagné. Tout ce qui est devant est à conquérir !
    Il ne se soucis même plus, maintenant des paysages qui défilent autour de lui. L'obsédante pensée l'accapare entièrement : pousser pluys loin, encore plus loin, toujours plus loin ! Chaque seconde agrandit son territoire, augmente sa richesse. Il sera le plus grand propriétaire de l'Ouest, qui sait, peut-être, plus grand que ce Johann August Suter lui-même ? Les lettres et les mots des écriteaux dont il jalonnera la frontière de ses terres tourbillonnent dans sa tête :
    "Etranger ! Arrête-toi ! Ce territoire appartient à Owens Peyrète qui en a pris possession le 18 mai 1844"
    Mais pourquoi s'arrêteraient-ils, les étrangers ? Ne serait-il pas préférable, au contraire, de les laisser s'installer, de leur louer des terres, de les tenir en main, de devenir le grand patron, le Maître respecté et craint ?
    - Plus vite, carne ! Il ne nous reste plus qu'une heure... Mais c'est suffisant pour gagner cette forêt, et aussi cette plaine que j'aperçois là-bas... Au galop ! Au galop ! Au galop !
    Le soleil a pris des tons orange et les yeux de l'homme brillent comme des escarboucles dans l'ombre bleutée du stetson. Une perle de sueur glisse sur son front, se fracasse entre ses paupières qu'il plisse, et le paysage s'irise tout à coup de mille couleurs...
    Le pommeau de sa selle lui heurte soudain le ventre. Il ne s'est même pas rendu compte que sa monture, d'elle-même, vient de bondir par-dessus une souche...
    - Plus vite ! Plus vite !
    Les arbres de la forêt défilent dans un miroitement de teintes vertes et brunes. C'est ici qu'il viendra chasser dans la fraîcheur et le silence !
    Le choc d'un rythme qui se rompt l'arrache brusquement à son rêve. Son cheval vient de broncher. Il fait encore un faux pas et trébuche sur la couche d'humus épaisse et glissante. Les aseaux dressés vers les frondaisons, il hennit douloureusement, claudiquant sur trois pattes !
    - Non ! Tu ne vas pas me faire ça ! Un muscle foulé, c'est tout... Un tout petit muscle... Ca va s'arranger ! Allons... Avance !
    Le cheval relève pitoyablement une de ses pattes antérieures dès qu'elle touche le sol. Le cavalier a vu. Mais il a vu aussi, au travers des arbres qui s'éclaicissent, une vallée de rêve... Pour qu'elle devienne sa propriété, il lui faut gagner l'autre versant au plus vite. Là-haut, il s'arrêtera. Là-haut sera le début et la fin de son domaine... le dernier arpent...
    - Attention aux pierres... Doucement...
    Le cheval boitille entre les rocs qui jonchent la pente. Ses sabots s'accrochent et glissent dans la terre qui s'effrite. ses naseaux couverts d'écume palpitent. Ses yeux sont injectés de sang. Ses flancs s'enflent et grondent...
    - Cette carne n'est plus bonne à rien, songe l'homme. Il faudra que je m'en débarrasse au plus vite ! Qu'est-ce qu'un cheval désormais pour moi ? Je pourrai acheter cent chevaux, mille chevaux !
    Le ragard de l'homme, qui erre sur la vallée, s'illumine d'orgeuil. Bien sûr, il pourrait s'arrêter là. Mais pourquoi se priver de cette vallée splendide ?
    - Attention ! Arrête ! Retiens-toi ! Retiens-toi !
    L'homme hurle. il tire sur la bride, vainement, désespérément. il a vu trop tard la crevasse qui s'ouvre à quelques pas devant lui, à demi dissimulée par un flot d'herbes !
    - Retiens !
    Le cheval dérape, incapable de servir de sa patte blessée, et la crevasse est là toute proche, profonde et noire...
    En une fraction de seconde, l'homme parvient à se dégager des étriers, à se laisser tomber de la selle. Il roule dans la poussière tandis que son cheval disparaît dans le gouffre. Ses mains folles cherchent un appui qu'elles ne trouvent pas. Il glisse irrésistiblement vers la crevasse, regardant stupidement ses doigts qui tracent d'étranges sillons dans la poussière...
    Le cri réveille à peine les échos. Le silence épais s'installe de nouveau, ensevelissant l'homme qui dort pour l'éternité, sur la frontière même de ses terres, sur le dernier arpent de son domaine...


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