• les intrus


    Comme chaque jour, Pauline Chiny prépara le petit déjeuner pour toute la maisonnée. Puis elle agita la cloche. Et bâillant, s'étirant, traînant les pieds, comme chaque jour, parurent de toutes parts "les hommes" : Romuald Chiny, le père; Amable et Nicaise Chiny, les oncles; Ernest Chiny, le frère aîné.
    Ils s'assirent silencieusement à table, comme chaque jour et attendirent que "la Loupiote" servit le chocolat, le café, les biscottes.
    Au lieu de quoi, Pauline se planta devant eux, les regarda bien dans les yeux, enleva son tablier bleu de cuisinière et le jeta sur une chaise.
    - Qu'estce qui lui prend ? dit Ernest à Amable.
    - Ma fille perd la tête ! s'exclama Romuald.
    - Qu'as-tu, bon Dieu ? Qu'as-tu ? questionna languissamment Nicaise.
    - J'ai que c'est aujourd'hui la Chandeleur.
    - La Chandeleur ?
    Les quatre équilibristes échangèrent des grimaces interrogatives.
    - Parfaitement ! La Chandeleur. et vous connaissez les usages. Toute cette journée, dans chaque maison, c'est la femme qui commande. Or, ici, la femme, c'est moi.
    De fait, c'était Pauline, depuis la mort de sa maman, qui tenait le ménage. De son mieux, il faut le dire. Pour une enfant de quatorze ans, elle ne s'en tirait pas mal. Elle y avait d'autant plus de mérite que les artistes de music-hall mènent une existence fort compliquée, et qu'en particulier les Chiny se distinguaient par la fantaisie et par la nonchalance pour tout ce qui ne regardait pas leur travail professionnel.
    Sur scène, ils faisaient preuve d'une discipline, d'une ardeur, d'une rigueur à nulle autre pareille. Mais à la maison !... C'est très simple : quelles que fussent les circonstances, et même au cours des tournées, il leur fallait chez eux toutes leurs aises. Très affectueux et démonstratifs avec "la Loupiote", comme ils disaient, ils se faisaient servir par elle comme des pachas. Aussi n'était-elle pas fâchée de prendre, pour une fois, sa revanche.
    - Est-ce aujourd'hui le 2 février, oui ou non ?
    De mauv grâce, les Chiny durent reconnaître que telle était bien la date. Et qu'en effet, une antique tradition voulait que...
    - Ma foi, concéda Romuald, nous te rendons les armes, ô Loupiote  ! C'est entendu. A toi le bâton de commandement jusqu'à ce soir. Tes oncles, ton frère et moi nous nous ferons un devoir d'obéir à tes ordres. Et même pour commencer, assieds-toi là, à la place d'honneur. C'est moi qui vais servir le chocolat.
    - J'apporterai la pain grillé, dit Ernest. Mais ensuite, tu me permettras de retourner dans ma chambre où je compte méditer les yeux fermés sur un problème philosophique.
    - Quant à nous, dirent les oncles, nous nous proposons, si tu n'y vois pas d'inconvénient, d'approfondir, cartes en mains, certaines notions très abstruses du calcul des probabilités.
    - Vous ne ferez rien de tout cela, trancha Pauline. vous imaginez-vous que le seul jour de l'année où je suis le chef de famille se passera exactement comme les autres jours ?... Pas du tout. Je commande. Voici mes instructions.
    Les quatre Chiny se lévèrent docilement, la mine penaude et s'alignèrent devant la fillette comme des soldats à la parade.
    - Toi, Ernest,dit-elle, tu balayeras la maison, puis tu éplucheras lses légumes. Vous, mes chers oncles, vous irez aux provisions. Arrangez-vous pour que l'escalope soit fraîche, pour que les épinards aient de la branche et pour que le camembert ne se déplace point par ses propres moyens. Quant à toi, papa, je t'ai réservé le poste de confiance : la cuisine.
    - Il est dix heures moins le quart. J'entends qu'à dix heures précise, chacun de vous soit à la besogne.
    - A vos ordres, mon colonel, répondit d'une seule voix l'escouade.
    Et les divers détachements prirent leurs directions respectives au pas de gymnastique.
    Tout d'abord, les Chiny s'amusèrent à ce nouveau jeu; c'étaient de grands enfants, et comme tels ils adoraient les anteries, les comédies. Amable et Nicaise firent des entrées burlesques, en se tortillant comme des ménagères au marché, le bras passé dans l'anse du panier à provisions et le parapluie sous l'aisselle. Ernest, balai au poing, risqua des sauts périlleux en neyttoyant les escaliers, puis esquissa une danse du plumeau autour de la pièce principale. Romuald ceignit un tablier blanc, se confectionna un bonnet de chef coq avec des serviettes et frappant de l'écumoire la batterie de cuisine fit entendre un morceau de sa composition, bruyamment applaudi par l'auditoire masculin.
    Mais Pauline ne riait pas. Elle mit ses oncles à la porte, munit son frère d'un chiffon, et d'un pot de cire, fournit à son père des instructions précises, concernant la confection d'un gâteau à la semoule. en un cloin d'oeil, l'ordre et la paix régnèrent du haut en bas de la maison.
    Et Pauline se retrouva seule au salon, seule et inoccupée !...
    Toute la journée passa ainsi. Elle n'eut pas à intervenir dans la préparation de midi qui fut presque mangeable. Elle obligea mêmeRomuald à réparer des draps...
    Mon Dieu que c'était agréable !... Il y avait des éternités que la fillette n'avait pas joui d'un tel repos.
    Elle entendait ses oncles qui s'affairaient au grenier, son père qui grommelait dans sa chambre.
    - Ah, dit-elle tout haut, ça leur apprendra !
    Elle se représenta aussi ce plaisantind'Ernest, si prompt à la taquiner d'ordinaire, quand elle s'échinait du matin au soir, et qui, présentement, ramenait de chez le teinturier un paquet gros comme lui. A cette pensée, Pauline éclata de rire. et elle se jeta sur le divan, pour mieux donner cours à sa gaîté.
    Cependant, à l'issue d'une longue rêverie, elle vit que le jour tombait. Aucun bruit ne lui parvenait plus. Elle monta au grenier, à la chambre de son père. Il n'y avait plus personne !
    Romuald, Amable et Nicaise s'étaient sauvés furtivement; et Ernest n'était pas encore rentré.
    La fillette se sentit seule. Cela lui arrivait tous les soirs, pendant la représentation. Mais, ce jour-là, il y avait je ne sais quelle inquiétude dans l'air...
    - Ont-ils au moins fermé la porte ? se demanda-t-elle.
    Et de courir à l'entrée. Avant qu'elle n'eut poussé le verrou, l'on sonna.
    Pauline ouvrit machinalement.
    Sur le seuil se tenait une vieille dame habillée à l'ancienne mode, avec une capote de jais, une voilette à pois et un manteau à collet.
    - Mademoiselle Chiny, n'est-ce pas ? dit-elle d'une voix fluette. Je viens pour la chose que vous savez.
    - La chose que je sais ?
    - Parfaitement, parfaitement ! La chose.
    D'un mouvement décidé, la vieille dame poussa la porte et s'engagea dans le vestibule. stupéfaite, Pauline se lança après elle. Mais la visiteuse avait déjà gagné le salon, où elle s'assit sans qu'on l'y eût invitée.
    - Nous avons à causer.  Je suis envoyée par le Comité des Dames.
    - Quel Comité ?
    Pauline se dirigeait vers l'interrupteur, car on commençait à n'y plus voir. Un glapissement l'arrêta.
    - Non, n'allumez pas, pour l'amour de Dieu !... Mes yeux ne le supporteraient pas... Ah, ma vue ! Ma pauvre vue !... Le Comité des Dames, mon enfant, est une société très distinguée qui veille à la bonne tenue de ce quartier et qui se compose des maîtresses de maison les plus énergiques. Il paraît qu'à l'occasion de la Chandeleur vous avez révélé des qualités d'autorité et de vigueur nsi remarquables qu'à l'unanimité nous avons décidé de vous engager à siéger parmi nous.<br>
    - Oh, je comprends. Je pari que c'est mon frère qui, pour se moquer de moi, vous a dit...
    - Qu'allez-vous supposer là ! fit la vieille dame avec réprobation. Nous n'avons besoin des rapports de personne. Nous avons nos propres moyens d'information.
    A ce moment, Pauline entendit un pas derrière elle et vit paraître un personnage barbu, enfermé dans un imperméable cylindrique et coiffé d'un chapeau haut de forme, qu'il ôta avec cérémonie.
    - Excusez mon intrusion, dit-il. Mais j'avais tout lieu de croire que mon épouse s'était introduite dans cette maison. Et dès lors mon devoir m'obligeait à intervenir d'urgence, étant donné que la pauvre créature a complètement perdu la cervelle.
    - Quelle imposture ! ricana la vieille dame. venez ici, mon pauvre ami. Prenez place et taisez-vous. c'est lui, Mademoiselle, c'est lui, hélas, qui a un bois de moins dans son fagot. Ne faites pas attention à ses propos. Nous disions donc que le Comité des Dames...
    L'homme à la barbe s'agitait sur son siège.
    - Je vois ce que c'est, reprit la dame en riant. Il cherche ses chiens l'aimable chéri. Qu'il est enfant !... Voyons !... Vos toutous ne sont évidemment pas dans cette maison, qui ne nous appartient pas. Mais, si Mademoiselle le permet, vous pourrez les siffler.
    - Merci, Mademoiselle, dit le barbu, de sa voix de basse-taille, en saluant de nouveau jusqu'à terre. Puis, il mit deux doigts dans sa bouche et prit une profonde inspiration.
    Pauline se demandait ce qu'étaient ces gens qui venaient l'importuner à domicile, tout juste à l'heure où l'on savait qu'elle était seule. Et la demi-obscurité...
    Elle sursauta. Un violent coup de sifflet venait de retentir. La fenêtre de l'antichambre, sans doute mal verrouillée, s'ouvrit tout à coup, sous une poussée extérieure. Deux grands chiens danois bondirent dans la maison, en aboyant à tue-tête.
    Ils firent fête au vieillard, puis galopèrent dans tous les coins, avec un vacarme de jappements et de piétinements. Ils se saisissaient, se battaient, roulaient enlacés, disparaissaient à l'étage, où l'on entendit des boulkeversements. Ils revinrent toujours courant, sautèrent sur les genoux des deux vieux et leur firent des caresses si vives que tout à la fois, sièges, animaux, persoinnes, tomba à la renverse dans une confusion incroyable. Le barbu se tordait; l'émissaire du Comité des Dames, étalée sur le tapis, répétait d'une voix aiguë :
    - Ce sont des amours ! De véritables amours !
    C'en était trop ! Pauline outrée voulut donner d'abord la lumière; mais un des danois la devança, fit le beau devant l'interrupteur, en grognant d'une manière menaçante. L'autre chien, d'un coup de patte ouvrait l'armoire de la cuisine et plongeait son mufle dans le plat où reposaient les reetes du gâteau de semoule.
    - Allez-vous en ! cria Pauline excédée. Allez-vous en avec vos horribles bêtes !
    Sans paraître entendre, lecouple bizarre se relevait et, passant toutes bornes, se mettait à chanter et à danser.
    Cette fois, Pauline prit peur. Sans doute, elle avait affaire à des fous échappés d'un asile. Plus morte que vive, elle se coula le long du mur, s'approcha de la fenêtre ouverte :
    - Au secours !... Au secours, papa ! Ernest !
    A l'instant, l'électricité s'alluma. Les chiens et les vieillards se groupèrent avec une rapidité qui tenait de la magie. Quelque chose se passa dans leurs personnes, sur leur visage.
    Et Pauline, stupéfaite, reconnut tout simplement les Chiny, les Chiny au grand complet, son père, ses oncles, son frère, qui tenaient à la main des masques, des postiches, des cagoules bariolées, et qui saluaient en riant, dans leurs costumes extravagants :
    - Eh bien ? triompha Nicaise. Il me semble que le "Chef de famille" n'est pas tellement sûr de son affaire, qu'à la première alerte, il appelle au secours ses humbles sujets !
    Ernest et Amable, qui faisaient les chiens, engoncés dans des toiles aux larges taches, se tenaient les côtes.
    - Taisez-vous, dit le père. Nous sommes des brutes. Ne voyez-vous que la petite a vraiment eu peur.
    Pauline sanglotait de saisissement. Après une heure d'émotions et de surprises ce dénouement inattenduse subit achevait de lui rompre les nerfs.
    - Allons, allons, ma sotte chérie ! dit gentiment Romuald en berçant la fillette.
    De ses pleurs, elle mouillait la gabardine du pseudo-vieux monsieur.
    - Au fond, reprit-il, la Reine de la Chandeleur avait bien mérité sa royauté. Songeons à la complaisance inépuisable avec laquelle, tous les autres jours de l'année, elle supporte nos exigences et nos fainéantises.
    - Ecoutez, dit-il encore. La journée n'est pas finie. c'est toujours à Pauline de donner des ordres. Et voici ce qu'elle décide... Il n'y a pas de représentation aujourd'hui, n'est-ce pas ? Eh bien, profitons-en. tous les cinq, Loupiote en tête, nous irons au restaurant, et nous nous offrirons un banquet familial à tout casser. Et qui commandera le menu ?
    - C'est la Loupiote ! crièrent les oncles et le frère. Vive la Loupiote !
    Pauline reniflait.
    - Pour commencer, dit-elle d'une voix encore larmoyante, il y aura des huîtres.
    - Il y aura tout ce que tu voudras.
    Et se prenant les mains, tandis que la gaîté revenait sur les joues de l'enfant rassurée, les Chiny l'entourèrent d'une ronde échevelée, en chantant une chanson de circonstance qu'Ernest venait d'improviser lestement :
    Comme la charmante Pauline
    Vous embobeline !
    Vous embobeline !
    Nous la couronnerons de fleurs
    A la Chandeleur
    A la Chandeleur.


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