• les plus belles vacances

    Johnie et Freddie n'avaient nulle raison sérieuse de faire cette promenade en barque, à une heure aussi tardive. D'autant que le "Vieux Mammouth", c'était le nom de leur esquif, n'était pas en bon état : il prenait l'eau et le bordage était fendu. Mais les deux amis avaient une folle envie de dépenser en tête-à-tête l'excitation que leur causait la proximité des vacances.
    On était mardi; la distribution des prix et les épreuves sportives qui l'accompagnaient rempliraient toute la journée du mercredi. Et, le jeudi 16 juillet, commencerait cette époque admirable durant laquelle tous les collégiens du monde n'ont qu'à jouer, courir, prendre l'air et le bon temps !
    Spécialement sur cette côte de Californie qui semble organisée de toute éternité pour l'enchantement de la jeunesse... Deux mois de promenades, de tennis, de balle au panier, de natation et de flâneries en commun !...
    Le soleil descendant atteignait la cime des îles. Au moment où les excursionnistes allaient quitter le rivage, une silhouette menue apparut dans les rochers et cria vers eux. C'était Pat Hawless, surnommé l'"Oiseau Rock", qui, les reconnaissant, demandait à être de la partie.
    - Nous n'aimons pas les poids-morts, dit Freddie.
    - Je puis tenir la barre, insinua Pad, engageant.
    - Il n'y a pas de barre, triple gourde ! Te crois-tu sur un cuirassé de cinquante mille tonnes ?
    - Je sais écoper quand il y a des avaries, et faire des signaux en alphabet Morse.
    - Très intéressant pour une petite sortie de deux heures !
    - Allons, laisse-le venir, il n'est pas encombrant, intercéda Freddie.
    - Minute ! fit Johnie, comme l'Oiseau Rock embarquait avec allégresse. Qu'est-ce que ce colis démesuré dont tu prétends charger notre bord ?
    Pat tira un pan de toile. On vit une cage d'osier qui contenait des volatiles.
    - Est-ce que cela vous ennuie vraiment ? demanda-t-il. Ce sont les pigeons voyageurs que mon oncle renvoie à mon père.
    - Des pigeons sur un bateau !... Ca va être gai. je déteste les roucoulements.
    Sans répliquer, le nouveau-venu, onze ans, s'installa avec sa cage au centre de l'embarcation, tandis que Johnie, quatorze ans, et Freddie, treize ans et demi, appuyaient sur les avirons.
    Dès que la petite jetée fut doublée, par mer calme, la conversation s'engagea.
    Les trois garçons évoquèrent tour à tour avec volubilité ces perspectives enivrantes, auxquelles l'imminente inauguration des grandes vacances allaient donner accès.
    La barque déboucha dans le chenal du port, reconnaissable à ses grosses bouées. Tout de suite, celles-ci s'allumèrent. Et alors l'étendue liquide parut beaucoup plus noire.
    - Il est temps de rentrer, déclara Johnie, avec autorité d'ainé. J'ai dit à ma mère que je serai à la maison dix heures.
    - Et nous allons devoir faire le prochain mille à contre-courant, ajouta Freddie.
    L'effort se révéla plus dur encore qu'on n'eût pensé. a la tombée de la nuit, il se lève dans ces parages une brise légère, mais tenace qui tire la mer vers l'ouest. Pesant de tout son poids sur ses rames, Freddie commençait à se fatiguer. Nos amis n'avaient pas prévu qu'on était à la nouvelle lune. Bien que le canot fût par le travers de la jetée, l'obscurité tomba comme une pierre, et les trois colégiens ne se virent plus les uns les autres. Ils durent ramer au rythme de la voix, exercice des plus harassants.
    Freddie dut demander quelques instants de grâce. Il reprenait sa respiration, au sein d'un silence un peu angoissé : la situation devenait délicate, quand une violente lumière s'abattit sur l'embarcation.
    En même temps, une voix à l'intonation caverneuse criait :
    - Halte !, ajoutant des jurons fort grossiers qui détonnaient dans la double mejesté de la nuit et de l'océan.
    Le projecteur s'éteignit. Les trois marins d'occasion virent qu'ils étaient bord à bord avec un petit vapeur effilé, momentanément en panne, et où s'agitaient des formes indistinctes.
    - A l'échelle ! cria le porte-voix, avec de nouvelles malédictions.
    Johnie obéit instinctivement. Il donna deux coups d'aviron, accrocha un cable. Deux faces d'homme sortirent de l'ombre, et deux poings vigoureux attrapèrent le canot.
    - Ce sont des gosses, bon Dieu ! dit un des hommes avec dédain. Allez, grimpez, marmousets, et plus vite que ça. Vous vous expliquerez là-haut.
    - Restez ici tous les deux. je vais voir ce qu'ils nous veulent, dit Johnie à Freddie.
    Il gravit l'échelle et déboucha sur un pont encombré de ballots énormes, dont certains étaient disposés en pyramides. Il y en avait jusque dans les coursives.
    - Ca va ! le môme. Occupe-toi de tes affaires !
    Une main poussait Johnie rudement, contre une porte qui céda. Le collégien se trouva dans une cabine, devant trois inconnus qui, d'un geste prompt, se couvrirent de la main le visage.
    Le plus grand dit :
    - Qu'est-ce que vous fichez dans la passe à pareille heure ?
    - Nous avons fait une excursion, à trois amis.
    - Une excursion en mer ? Pourquoi faire ?
    - Pour parler entre nous des grandes vacances qui commencent après-demain.
    Cela fit rire méchamment les trois hommes, derrière leurs doigts en éventail.
    - Vous nous espionnez, voilà ce que vous faites !... C'est la douane qui vous envoie.
    - La douane ?
    D'une bourrade furieuse, l'homme de gauche repoussa Johnie contre la cloison :
    - Ne fait pas l'imbécile, ou cela te coûtera cher !
    - Minute, Beppo ! dit le chef. Mon ami, reprit-il posément, s'adressant au jeune garçon, que vous soyez excursionniste ou espion, maladroit ou indiscret, le résultat est le même à nos yeux. Avec un peu de chance, vous seriez passé à distance de notre bord, ou bien notre méfiance ne se serait pas éveillée. Mais les faits sont les faits ! Vous avez vu ce qu'il y a sur notre pont. Malin comme vous paraissez l'être, vous avez déjà deviné que nous sommes d'honnêtes contrebandiers, prêts à décharger, à l'écart des regards inquisiteurs, les marchandises qui débordent de notre calle. A ne vous rien cacher, ce petit voyage doit se renouveler plusieurs fois coup sur coup. Et nous n'avons nulle envie, ni de nous encombrer de vos personnes, ni de vous lâcher naïvement, à quelques encablures d'un poste de gabelous excités par les primes.
    - Je ne dirai rien à personne, affirma Johnie, et mes camarades non plus.
    - Nous ne demanderions pas mieux que de vous croire. Mais nos fortunes et, dans une certaine mesure, nos vies, sont des choses trop précieuses pour que nous les laissions dépendre de la parole donnée par un collégien de Cholester. Des bandits authentiques s'en tireraient sans doute en vous envoyant par dessus bord, avec quelques pruneaux de plomb en guise de lest. Nous avons horreur de ces façons excessives. Dans ces conditions, il n'y a pour nous qu'une solution : vous conduire en un lieu écarté, et vous y confier, pour un temps indéfini, à votre bonne chance.
    Johnie voulut protester; s'informer : il ne comprenait pas très bien les derniers mots du chef contrebandier. Les deux autres coupèrent court à tout autre discours, prirent le collégien chacun par un bras et le ramenèrent au haut de l'échelle, en le priant de retourner avec les siens et d'attendre les événements.
    A Freddie et Pat, Johnie expliqua de son mieux ce qui leur arrivait. Avant qu'il eût terminé, un canot automobile sortit de derrière le vapeur et vint prendre la barque en remorque.
    Le vapeur et le canot se perdirent immédiatement de vue. Dans le canot automobile, les garçons avaient entrevu deux hommes armés de mitraillettes.
    La course dura plusieurs heures. On passa plusieurs fois entre des lies. Dans cette nuit noire, nos amis étaient complètement perdus. A la fin, l'on s'arrêta à la pointe d'une terre basse, sur laquelle Johnie, Freddie et Pat furent invités à descendre. A peine y avaient-ils mis les pieds, que le moteur repartit.
    - Bon séjour ! cria une voix radieuse, qui s'éloignait.
    Et l'autre enchérit :
    - Bonnes vacances !
    Bien entendu, les contrebandiers avaient emmené le "Vieux Mammouth"...
    Nos garçons étaient seuls, sans embarcation, sur un îlot situé probablement au large !...
    - Que vont penser nos parents ? murmura Freddie, consterné.
    - Ah !... Ah !... cria l'Oiseau-Rock d'une voix stridente.
    - Eh bien, pourquoi hurles-tu comme cela ? Tu deviens fou ?
    Le jene garçon était déchainé :
    - Les pigeons ! Nous allons envoyer les pigeons !
    - Merveilleuse idée ! fit Johnie avec enthousiasme ! Mais, pour écrire un billet, il faudra attendre le jour.
    - Non, non ! reprit Pat, toujours au comble de l'excitation. J'ai un briquet, un stylo, un carnet. Vous pouvez écrire tout de suite le message.
    - Mon vieil Oiseau-Rock, dit Freddie, en lui serrant chaleureusement la main, tu es un type épatant ! Quand je pense que nous avons failli te refser comme passager !... Revenus à Cholester, je te ferai nommer Copain d'honneur par mes camarades rhétoriciens. Ce sera une gloire sans précédent pour un élève de sixième.
    Pat se rengorgea, et tira de sa poche les objets annoncés. A la lueur du briquet, Johnie écrivit un mot dans lequel il priait M. Hawless de rassurer son père et le père de Freddie. Il ajouta quelques indications, forcément vagues, sur l'endroit où ils se trouvaient : "Une îlot au large, dans la direction Sud-Ouest". Le billet roulé, fut glissé dans l'étui attaché à la patte du premier pigeon. Celui-ci fut lâché. Il sembla aux nouveaux Robinsons qu'il prenait effectivement la route du Nord-Est.
    Toujours en s'aidant du briquet, les trois garçons découvrirent une cabane délabrée, asile abandonné de quelque pêcheur ou chasseur de pétrels. Vaille que vaille, ils passèrent la nuit dans ce refuge.
    Le lendemain à l'aube, ils purent juger de la situation dans son ensemble. L'îlot sur lequel ils se trouvaient était à trois bons milles de n'importe quelle terre visible. Il mesurait tout au plus un demi mille de large et autant de long. Entièrement rocheux. Il ne portait que la cabane, les débris d'un trétaux à faire sécher le poisson, et une espèce de silo qui se révéla plein de boîtes de biscuits, de boîtes de sardines et de bouteilles de limonade.
    Johnie, Freddie et Pat vécurent là des semaines. tous les huit jours, ils lâchaient un pigeon avec un billet circonstancié. Mais le dernier pigeon ne voulut pas s'envoler, car on n'avait pu presque rien lui donner à manger. Alors on le fit cuire et on le mangea joyeusement, en chantant :
    - Que le diable emporte, que le diable emporte au diable, les satanées sardines !
    Car la vérité oblige à dire que les trois amis n'avaient jamais été aussi heureux.
    Sauf quand ils discutaient sur les chances respectives des "Chats Bicolores" et des "Spartiates" engagés dans le grand match de base-ball du 19 juillet. Alors c'était la bagarre en règle. Et cela revenait tous les soirs !
    Un beu jour, l'un des canots automobiles qui sillonnaient l'archipel à la recherche des collégiens perdus, les découvrit sur l'îlot et les sauva. Ils étaient maigres, dépanaillés, tannés par le soleil et par l'air marin, et radieux...
    Après avoir remercié leurs sauveteurs, le premier mot de Johnie fut pour demander qui avait gagné le match de base-ball opposant les "Chats bicolores" aux "Spartiates".
    - La rencontre n'a pas eu lieu, lui répondit-on.
    C'était bien la peine de tant se monter la tête !
    Freddie posa, lui aussi, une question :
    - Quelle date avons-nous ?
    Le patron du canot lui montra son agenda : 14 septembre.
    - Sapristi, fit Pat, demain, nous rentrons au collège ! Nous avons raté les grandes vacances !
    - Que dis-tu ? répliquèrent Johnie et Freddie d'une même voix. Mais nous avons eu les plus belles vacances du monde !


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