• ma voisine

    Je suis un écrivain raté.
    Je vous entends déjà dire :
    « Encore un écrivain du dimanche dont on a refusé tous les manuscrits.» 
    Rassurez-vous, je me distingue de cette catégorie. Aucun de mes écrits n’a jamais été soumis à un regard professionnel. Aucun de mes manuscrits n’a jamais pris le chemin d’une maison d’édition. Ce n’est pas l’envie qui me manque, pourtant. Depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours, je rêve de devenir écrivain. Je ne suis pas ce qu’on appelle un grand lecteur, et aujourd’hui, je n’ai guère le temps de lire, mais quelques livres m’ont laissé un souvenir inoubliable. En les lisant pour la première fois, j’ai pensé qu’il n’existait rien de plus beau au monde. Je n’ai jamais osé les relire, de peur de ne pas retrouver cette émotion. Et je n’ai jamais retrouvé un tel bouleversement dans la littérature de mon temps.
    Je vis au début du XXIe siècle, et les auteurs des livres dont je chéris le souvenir sont morts depuis un, deux, trois, voire quatre siècles. Certains ont même été oubliés, ou pire, ne survivent plus que dans les collèges et les lycées. On ose les mettre entre les mains d’adolescents incultes, et de professeurs formatés, qui massacrent un texte sublime, soi-disant pour mieux le comprendre. Qu’y a t-il à comprendre ? Qu’y a t-il à analyser ?
    N’espérez rien trouver dans ces pages, si ce n’est de la beauté. N’espérez pas réussir à les imiter un jour, vous feriez fausse route. Leur beauté est immortelle, et unique. Je l’ai très vite compris.
    Moi aussi, je voulais écrire quelque chose d’exceptionnel, un roman qui n’aurait pas à souffrir de la comparaison avec les chefs-d’œuvre de l’ancien temps. J’étais ambitieux, beaucoup trop ambitieux. Et surtout, beaucoup trop exigeant avec moi-même. J’aurais pu me contenter d’écrire un ou deux romans pas trop mauvais, et d’essayer de les faire publier, pour épater la galerie. Mais il se trouve que j’exècre la médiocrité. Je refuse de devenir l’auteur d’un roman tout juste bon à encombrer quelques semaines les tables des librairies avant de disparaître à tout jamais. 
    Appelez cela de la prétention, de l’orgueil, cela m’est égal. Je n’écris pas pour rien. Si je me décidais un jour à publier, ce serait avec la certitude d’être lu et compris, et de laisser une trace dans la littérature. Je n’ai encore jamais eu cette certitude en relisant mes nouvelles et mes ébauches de romans.
    J’ai beau les retravailler sans cesse, jamais je ne suis satisfait du résultat. Il y manque toujours quelque chose. Pourquoi ne pas les faire lire, me direz-vous ?
    Je l’ai fait. J’ai même eu la preuve que je pourrais réussir à me faire publier, puisque mon travail a beaucoup plu à ma femme, qui est friande de littérature actuelle. Je crois que j’aurais encore préféré que cela ne lui plaise pas. Son avis positif n’était vraiment pas un gage de qualité. D’ailleurs, nous avons divorcé.
    J’ai souvent le sentiment d’être né à la mauvaise époque. La mienne n’est pas adaptée aux romans que je vénère. Plus personne ne prend le temps de faire la cour à l’élue de son cœur. 
    Plus personne ne se perd dans les rues de sa ville.
    Plus personne ne s’interroge sur le passé.
    Aujourd’hui, on regarde l’avenir, et je passe pour un vieux réactionnaire. Pourtant, je ne suis pas vieux, et je ne regrette pas l’ancien temps. Je regrette simplement la littérature d’avant. Et puis, il y a une chose qui me torture de plus en plus fréquemment, c’est cette impression de vivre dans les pages d’un mauvais roman. 
    Si vous êtes friand de livres à succès, aussi vite publié que mal écrit, vous n’aurez pas de mal à comprendre ce que je vais vous raconter.
    Tout a commencé il y a quatre ans. 
    À la suite d’une promotion, j’ai vu mon salaire augmenter si brusquement que du jour au lendemain, j’ai pénétré dans une nouvelle dimension, celle des personnes qui n’ont plus de souci à se faire. 
    Je ne vous parlerai pas de mon travail, il n’en vaut pas la peine. Sachez seulement que je travaille dans une tour, dans un bureau climatisé, et que de ma fenêtre, je vois d’autres tours. J’ai une secrétaire, qui porte d’élégants tailleurs, toujours impeccablement cintrés. Le bruit court que c’est une tigresse au lit, et qu’elle a des vues sur moi. J’en suis flatté. Malgré son air sévère, c’est une jolie femme. Si elle se décidait à venir au bureau avec les cheveux détachés et un vrai sourire, et non cette grimace de femme d’affaire, je pourrais tomber sous son charme. Mais je m’écarte de mon sujet.
    Je suis donc un trentenaire en pleine ascension professionnelle, j’ai de l’argent, je plais aux femmes. J’ai emménagé dans un nouvel appartement, aujourd’hui trop grand pour moi, mais à l’époque de son achat, je venais de rencontrer une décoratrice d’intérieur assez connue. Grâce à mon nouveau statut, j’avais en effet commencé à fréquenter les gens riches. Et elle, ses affaires tournaient plutôt bien. J’ai fait sa connaissance lors du vernissage d’un sculpteur à la mode. Elle a aménagé notre petit nid de 120 mètres carrés, avant de partir avec un autre. Et pas n’importe quel autre, nous sommes dans un mauvais roman, ne l’oubliez pas.
    Un champion du monde de planche à voile. Beau garçon, et pas trop dans le besoin. Ils ont tout pour être heureux.
    Je me suis donc retrouvé seul dans mon grand appartement. Je n’ai pas ressenti l’envie de déménager. Le quartier est agréable, l’immeuble date du début du siècle dernier, et j’aime les vieilles pierres. Mes voisins ne sont pas bruyants. Et surtout, puisque nous sommes dans un mauvais roman, j’ai une voisine. Une voisine de palier.
    Oui, vous pouvez ricaner. Vous pouvez aussi devenir vert de jalousie, si votre voisine est une vieille dame de 85 ans. Vous pouvez également soupirer d’aise. Vous n’allez pas être déçu.
    Ma voisine est une jeune étudiante, extrêmement désirable, et, si j’en crois ce que j’ai observé, célibataire. Et elle me sourit quand je la croise dans les escaliers. Une chose pareille est-elle possible dans le monde réel ? 
    Non, inutile de me citer des cas, aucun ne pourra jamais égaler le mien.
    Ma voisine se déplace à bicyclette. Et elle porte toujours des robes ou des jupes. Été comme hiver.
    Visualisez un peu une jeune femme en robe légère à bicyclette. Vous voyez, ça commence bien, non ?
    Ma voisine habite, comme moi, au troisième étage, et n’utilise jamais l’ascenseur. Elle m’a expliqué qu’elle souffrait d’une légère claustrophobie. Pour ma part, j’utilise toujours les escaliers parce que c’est meilleur pour la santé. Je m’arrange toujours, lorsque nous rentrons le soir en même temps, et par chance, cela arrive assez souvent, pour la laisser monter avant moi. Et jamais elle n’a fait mine de se retourner pour vérifier où se portait mon regard.
    Car ma voisine ne ressemble en rien aux filles qui occupent l’espace publicitaire. Elle a de très jolies courbes, de celles qui flattent le regard et attirent irrésistiblement la main. Je suis sûr qu’elle se trouve trop grosse, et que chaque année elle tente un nouveau régime pour ressembler à une de ses amies, celle que l’on pourrait confondre avec une planche à pain et que je n’aimerais pas avoir pour voisine.
    La tenue préférée de ma voisine, et la mienne également, est une robe de coton léger, à rayures, qui enveloppe son postérieur ravissant, et dont le décolleté en triangle soutient sa poitrine généreuse, pour ne pas dire charitable. Quand elle se penche pour fixer l’antivol à son vélo, de vilaines pensées me rappellent que je suis un mâle en liberté.
    Ma voisine est donc la plus charmante des voisines, et moi, le plus stupide des voisins.
    En six mois, je n’ai pas trouvé le courage d’échanger avec elle autre chose que des banalités de voisins. Aussi étrange que cela paraisse, la perspective de l’inviter à prendre un verre me terrifie. Je ne suis pourtant pas timide avec les femmes, d’ordinaire, et je sais comment les charmer. Mais, avec elle, c’est différent. Elle est comme une illusion, un mirage, un fantasme vivant. Quelque chose en elle m’inquiète. Un peu comme si elle était sortie d’un roman sentimental à deux sous, ou bien que nous en faisions partie tous les deux. N’est-ce pas effrayant ?
    Un soir, il m’est arrivé quelque chose d’encore plus étrange. 
    J’étais assis devant mon ordinateur, et je fixais l’écran dans l’espoir d’y trouver l’inspiration. Une inspiration assez forte pour coucher sur papier ma ravissante voisine à défaut de la coucher dans mon lit (pardonnez-moi si l’expression vous semble idiote, je l’ai dénichée dans un mauvais roman). Je voulais assouvir mon fantasme en écrivant un texte érotique. Mais cela me paraissait perdu d’avance. Comment évoquer la sensualité de sa silhouette, imaginer sa nudité, son odeur, son grain de peau, sans sombrer dans le ridicule ou la vulgarité ?
    J’étais donc perdu dans mes pensées lorsque survint la panne. 
    Je me suis retrouvé dans le noir. Mon ex-femme adorait les bougies et en avait semé dans tout l’appartement. Je réussis donc sans trop de peine à m’éclairer. Comme je m’apprêtais à jeter un œil sur le tableau électrique, on frappa à la porte. C’était ma voisine.
    — Je suis désolée de vous déranger, dit-elle avec assurance. Il y a une coupure de courant et je n’ai pas de lampe de poche. Je n’ai que mon portable pour m’éclairer, ajouta-t-elle en agitant l’objet.
    Je l’invitais à entrer. Elle s’installa sans hésiter dans un des canapés confortables qui ornent mon salon. J’allumais quelques bougies sur la table basse, ce qui me permit de noter qu’elle n’était vêtue que d’une nuisette en satin bordée de dentelles et d’un léger gilet largement entrouvert.
    — Désirez-vous boire quelque chose ? J’ai du jus de fruit, de la limonade... Un café peut-être ? proposais-je, avant de rectifier en riant, embarrassé. Non, en fait, pas de café puisque pas d’électricité !
    Elle n’était entrée que depuis deux minutes et déjà je me ridiculisais. 
    Elle se décida pour un verre de lait. Je le lui apportai, légèrement anxieux. Le fait de la voir à peine dans l’obscurité, à la fois si proche et si lointaine, m’intimidait. Je n’avais plus rien à voir avec le voisin jovial qu’elle croisait régulièrement dans les escaliers. Je m’assis dans un des fauteuils, qui formait un angle avec le canapé. Nous étions proches, nos genoux auraient presque pu se toucher. Je l’observai boire son verre de lait, son joli visage à peine éclairé et tellement troublant. 
    Cherchant un moyen de rompre le silence à tout prix, je demandai brusquement :
    — Avez-vous passé une bonne journée ?
    Elle se tourna vers moi, et je vis, malgré la pénombre, des gouttes de lait perler sur les coins de ses lèvres délicieuses. Sans prendre la peine de les essuyer, elle me raconta sa journée. Elle avait gardé des enfants, fait du repassage chez une dame du quartier, et s’était rendue à la banque. Elle avait aussi un peu révisé, les examens approchaient.
    — En quelle année êtes-vous actuellement ? demandai-je, tout en me maudissant de ne pas trouver des questions plus originales.
    Elle répondit à ma question, et aux suivantes. Et tout en me parlant, elle s’agitait, croisait ses jambes, se penchait pour poser son verre de lait. Plus je la regardais, plus elle m’éblouissait. Elle portait autour du cou une chaîne en or qui étincelait à la lueur des bougies. Ses cheveux étaient coiffés en un chignon sophistiqué. À un moment, elle sortit un bout de langue pour nettoyer ses lèvres, et je me sentis défaillir.
    — Quelque chose ne va pas ? m’interrogea-t-elle, d’une voix aussi sensuelle que le tableau qu’elle offrait au regard.
    — Non, non, bredouillai-je, je suis juste un peu fatigué.
    — Pourrais-je avoir encore du lait, s’il vous plaît ?
    — Bien entendu, m’exclamai-je. Je vous apporte ça tout de suite, dis-je en saisissant maladroitement son verre. Du lait bien frais, ajoutai-je comme un imbécile.
    Dans la cuisine, je tentai de reprendre mon souffle. J’avais l’impression de vivre un cauchemar. La plus belle fille du monde était dans mon salon, et je lui parlais comme le personnage d’un roman mal écrit. Vous ne vous en n’êtes pas rendu compte ? 
    C’est normal, vous vous êtes habitué à la lourdeur syntaxique, au vocabulaire boursouflé, aux répétitions des mauvais romans. Et puis, cette situation, cette tenue, ces traces de lait, c’était grotesque. Cela n’arrive pas dans la vraie vie, non ?
    Je retournai dans le salon. À présent, elle était allongée sur le canapé, ses jambes nues éclairées par les bougies toutes proches. Elle me sourit, et tendit langoureusement le bras en direction du verre de lait que je tenais d’une main tremblante. 
    Au moment où sa main effleura la mienne, je lâchai prise. Le verre se renversa au-dessus d’elle et macula sa poitrine. Elle se releva en poussant un cri.
    — Je suis confus, tentai-je de m’excuser. Je vais chercher une serviette.
    Je revins en toute hâte de la salle de bain avec une serviette moelleuse, que je lui tendis d’un air penaud. Elle s’essuya sans mot dire, puis tenta d’essuyer la tache sur le canapé.
    — Non, laissez, je m’en occupe ! protestai-je vivement.
    Elle s’écarta du canapé et passa devant moi en me frôlant. Je me retrouvai avec la serviette dans les mains, à la regarder se diriger vers la salle de bain. Je savais ce qui allait suivre, c’était tellement prévisible. Et vous qui me lisez, vous le savez aussi, n’est-ce pas ? 
    Et ça vous amuse, bien sûr. Ça vous plairait d’être à ma place, non ? 
    Dans quelques instants, elle va sortir de la salle de bain, complètement nue, et peut-être que la lumière va se rallumer à ce moment-là. Ou bien elle va m’appeler, et ce n’est pas dans la baignoire que je vais la trouver, mais dans mon lit...
    Croyez-moi, la vie réelle ne nous prépare pas à vivre ce genre de situation.
    Soudain pris de panique, j’étais torturé entre le désir de rester coincé dans ce roman de gare, et celui d’en sortir pour retrouver mon monde, celui dans lequel ma jolie voisine portait sûrement des pyjamas en pilou et s’équipait d’une lampe de poche.
    Et lorsque je me suis réveillé en sueur, il faisait encore nuit et l’écran lumineux de mon ordinateur semblait me narguer.
    Mon texte soi-disant érotique s’y affichait, et était aussi mauvais que prévu. Il ne manquait que la fin. Mais ça, vous le savez, vous venez de le lire. Vous êtes aussi frustré que moi, et j’en suis ravi.
    Demain matin, ma voisine va descendre les trois étages et constater la disparition de sa bicyclette. Je sais, c’est lâche et mesquin de ma part, mais si au moins elle pouvait avoir l’air un peu moins aguichante, je me sentirais moins remué en sa présence. 
    Je regarde la météo pour les prochains jours. On annonce une pluie torrentielle, et j’en jubile d’avance. Ma voisine rentrant à pied, les cheveux trempés, un parapluie cassé à la main, quel charmant tableau. Avec un peu de chance, elle viendra sonner à ma porte pour me demander un verre de lait...


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