• merde in France

    Ce jour-là, un jour qui semblait bien parti pour ressembler aux jours d'avant, des jours réglés comme du papier à chiottes, des jours de merde, sans surprise, sans avenir, des jours sans lumière en somme, Fernand avait attaché la laisse au collier d'"Ici", son épagneul breton qui paradoxalement avait horreur du cidre et s'apprêtait à aller faire le tour du pâté de maisons histoire de vérifier si son quartier était toujours en paix.
    Il était sept heures trente du matin dans la belle ville d'Issy-les-Moineaux quand Fernand, cet homme de soixante-douze ans, après avoir vérifié la bonne forme de ses géraniums, ouvrit son portail en plastique blanc pour tourner sur sa gauche en direction du sud.
    Le soleil se levait difficilement derrière les nuages comme s'il avait la gueule de bois. La ville commençait à vrombir de tous ses moteurs qu'on démarrait en même temps et le vieil homme se mit à claudiquer sur le trottoir donnant à "Ici" un léger coup de laisse, afin qu'il se rappelle son maître et qu'il n'oublie pas que celui-ci souffrait des lombaires L4 et L5 selon les révélations du scanner.
    Malgré le bruit très occidental de la cité, tout semblait paisible, habituel, conforme. Le voisin, un ancien combattant d'une guerre nord-africaine tout comme Fernand, lustrait les pare-chocs de son camping-car qui n'avait pas bougé de la cour depuis le premier choc pétrolier. Fernand lui adressa un salut très militaire, l'autre se redressa péniblement et fit de même. L'homme au chien, qu'il avait appelé "Ici" afin qu'il soit certain que le clébard reste à ses pieds, sourit en son for presque intérieur car il le méprisait. Pour lui, c'était un simple infirmier durant les événements et il n'avait pas connu le djebel, c'était un planqué, mais bon ! Il taillait sa haie régulièrement et ne faisait pas plus de bruit qu'un pet sur un mouchoir de soie, il restait donc un honnête citoyen.
    Le soleil commençait à vomir sa bile jaune sur les toits des pavillons jumeaux tandis que Fernand, cahin-caha, se laissait tirer par "Ici" en épiant le moindre signe de vie à l'intérieur des maisons. "Ici" trottinait gaiement, reniflant et analysant chaque effluve et chaque hormone de ses concitoichiens. Fernand aurait pu se dire que la vie est belle mais il préférait examiner les propriétés de ses voisins, cherchant le moindre détail qui pourrait mettre en péril la cohésion sociale tel qu'une poubelle mal placée, une voiture mal garée ou bien un camion de déménagement suspect. Tout était parfait. Un peu déçu il gueula sur "Ici" qui tirait un peu trop fort sur la laisse. Histoire de s'occuper, il se mit à dévisager les passants à la recherche d'un éventuel délinquant, voire d'un étranger. Il ne vit même pas que son chien venait de déposer deux superbes crottes sur le trottoir, deux crottes presque molles qui ressemblaient comme deux doigts au Mont-St-Michel.
    C'est alors qu'il entendit une voix aigre-douce résonner derrière son dos, une voix de femme choquée mais cependant une voix qui se voulait très démocratiquement outrée. Une voix de quelqu'un qui entend bien faire entendre ses droits :
    - Monsieur ? Vous avez vu ce qu'il vient de se passer ?
    Il se retourna très inquiet :
    - Quoi ! La tour Montparnasse a été percutéé par un avion ?
    - Non, monsieur, votre chien !
    - Quoi mon chien ?
    - Votre chien vient de... de... faire son caca et quand je dis "son" je suis gentille, il y en a deux !
    Fernand fit un pas en arrière pour mieux jauger son interlocutrice. Il soupçonna tout de suite qu'elle était écologiste en voyant le panier en osier qu'elle tenait à la main, et il détestait les écologistes.
    - Et alors ? Où est le drame ? Du moment que la tour Montparnasse est encore debout !
    Elle eut comme un début de naussée.
    - Vous pourriez ramasser au moins, ce n'est pas très hygiènique, il y a des enfants qui vont à l'école ils pourraient glisser dessus, sans compter les personnes âgées qui pourraient se rompre le fémur, inconsciemment, vous participez au trou de la Sécurité sociale, monsieur, et je trouve que votre attitude n'est pas très citoyenne ! Vous savez ce que veut dire "le vivre ensemble" ?
    Fernand qui avait vu la guerre, avait renoncé depuis bien longtemps au "vivre ensemble". Au fond de son vrai intérieur il savait que l'homme n'est pas fait pour s'entendre avec l'homme, qu'il est égoïste, jaloux, complexé, surtout par les géraniums de l'autre. Depuis, il n'aspirait qu'à une chose, promener "Ici" et maintenant, en toute tranquilité, histoire d'oublier le petit Kabyle qu'il avait vu mourir dans le fossé.
    Il avait devant lui une utopiste, un taliban du "vivre ensemble". Une rage sourde monta en lui. Cette femme était en train de le traiter de mauvais citoyen alors qu'il avait tout fait et tant obéi pour en devenir un, il se mit à crier :
    - Mais va te faire foutre, sale pute ! Mon chien est français et il chie des merdes françaises !
    Sans réfléchir, il prit son mouchoir en tissu brodé de ses initiales et ramassa une des crottes encore chaudes d'"Ici" pour la mettre sous le nez de la pauvre victime :
    - C'est pas de la merde de setter anglais, ni de berger allemand ! Encore moins de la merde de lévrier afghan ! Non madame ! C'est du produit régional ! De la merde in France ! Et je vois pas pourquoi je devrais me faire engueuler par une midinette bourrée de bons sentiments qui s'empiffre de quinoa à longueur de journée et qui fait du compost avec sa merde asiatique... Tu veux que je te dise, c'est toi qui nous pollues la tête avec tes droits et tes principes démocratiques, alors si tu veux pas que je devienne un criminel, passe ton chemin et va chier dans ta caisse !
    La jeune femme resta pétrifiée, au bord de la naussée, elle laissa choir son panier qui finit par atterrir sur le deuxième Mont-St-Michel. //
    En voyant les yeux terrifiésde la pauvre écologiste, Fernand comprit qu'il avait été trop loin. Il ne savait plus quoi faire de l'étron qu'il tenait dans sa main. Il sentait bien qu'il l'avait touchée jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle avait un joli regard, plein d'espérance malgré son air politiquement naïf. Il comprit qu'il valait mieux avoir affaire à elle qu'à ses camarades d'infortune qui passaient leur temps à lustrer leur camping-car dans l'espoir de nettoyer leurs mauvais souvenirs. Il jeta le mouchoir dans le caniveau et ne sut plus comment s'excuser.
    A son grand désarroi, la jeune femme se mit à pleurer sincèrement comme si l'on venait de détruire son jouet en bois non traité. Il voulut la toucher mais elle recula avec effroi et partit en criant :
    - C'est vraiment une société de merde !
    Il venait de rompre à jamais avec un monde qui ne lui appartenait pluys depuis déjà longtemps.
    Fernand voulu lui crier qu'elle avait oublié son panier, mais elle était déjà loin. Fernand resta bête au milieu de la rue avec "Ici" qui regardait autre part, comme s'il était gêné. Il s'empara du panier afin d'en vérifier le contenu et ne vit rien d'autre qu'un sac à l'effigie de chez Mc Do. Il en conclut qu'une fois de plus il s'était trompé sur les gens, comme il y a près de quarante ans. Pour se rassurer il se dit dans son vide intérieur qu'au lieu de bouffer cette merde elle aurait pu boulotter celle de son chien.
    Il abrégea sa sempiternelle balade d'"Ici" et rentra chez lui, ému, bouleversé par sa propre haine.
    Pour une fois, ce ne fut pas un jour comme un autre pour Fernand. Quand il revint chez lui, il prit sa femme Fernande dans ses bras, il lui parla de sa guerre et du petit Kabyle qu'il avait laissé mourir sur le bord du chemin sous prétexte qu'on lui avait juré qu'il deviendrait un futur terroriste. Elle fut tout émue de le voir pleurer, elle l'embrassa même sur la bouche, ce qui n'était pas arrivé depuis trente ans.
    Soulagé, Fernand retourna promener son chien sur le coup de dix-neuf heures trente, juste avant le journal télévisé. Alors qu'il humait l'air du soir en comptant les étoiles dans le ciel, ce ciel qu'il ne scrutait plus depuis longtemps, il glissa sur les ruines du deuxième Mont-St-Michel, sa nuque heurta violemment le bitume et son sang se répandit dans son cerveau comme pour noyer ses remords.


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