• Munashi

    C’était l’hiver.
    Une fine couche de neige avait recouvert les toitures du temple du Petit Matin, ce qui était exceptionnel, puisque la mer vient se jeter non loin sur les falaises.
    Je venais de passer mon gempukku avec succès, comme ma sœur aînée Ayame. Oh bien sûr, j'étais moins brillant qu'elle, à qui les fortunes souriaient à l'évidence. Moins brillant mais doué malgré tout puisque j'étais né, tout comme elle, avec des cheveux, des cheveux blancs.Nous jouions, portés par les vents doux qu'invoquait Ayame, célébrant ma gloire et la facilité avec laquelle j’avais passé les épreuves. J'entends encore le rire cristallin de ma soeur résonner tout autour de moi. Je l'entends toujours depuis ce jour maudit.
    Nous avons atterri prêt d'un bosquet, afin de consommer des fruits et du saké, pour "fêter" ça… C'est alors qu'ils ont attaqués. Ayame était magistrat Impérial. Elle avait anéanti récemment une cellule de maho tsukai. Elle pensait qu'aucun n'avait échappé à sa vigilance.
    Elle se trompait.
    Je n'ose revivre cette scène. Je dois lutter chaque jour pour ne pas y replonger mon âme. Ils la massacrèrent malgré ses formidables pouvoirs. Sa magie était trop pacifiste par rapport à la brutalité de leur magie noire. Tout ce qu'elle réussit à faire, ce fut de me protéger, de me chasser hors de leur portée.
    Et moi… Moi, je ne maîtrisais que des sortilèges inoffensifs, juste bons à soulager les maux, à soutenir un seigneur et à bénir ses appartements. Moi, je ne pouvais rien faire pour les arrêter. Moi, le prodige.
    Le clan se montra très prévenant envers moi par la suite. Mes supérieurs me surveillaient, craignant que l'inévitable désir de vengeance ne terrassât ma raison, craignant sans doute la naissance d'un nouveau Yajinden. Ils avaient en partie raison. Feignant la mélancolie, je m'infiltrais de nuit dans les corridors du temple, dont je connaissais chaque mot de passe, chaque glyphe par coeur. J'étais en quête de pouvoir, de sortilèges puissants qui m'aideraient à détruire les meurtriers de Ayame.
    Dans le même temps, je fouillais dans ses notes personnelles pour connaître mes ennemis, et leurs habitudes. Cela me prit des années, mais ma puissance, surtout sur l'élément de l'eau, s'en retrouva considérablement accrue.
    Le jour où je fus prêt, je profitais d'un départ pour le festival de Setsuban, situé sur les terres éloignées, pour partir à la recherche des sorciers. Laissant une lettre à mes gardes du corps, vêtu de kimonos simples et d'une cape de pluie, je me glissais en dehors de l'auberge en pleine nuit. Je l'ignorais alors, mais l'un de mes yojimbo, la plus jeune, me suivit depuis cette nuit sans m'avertir de sa présence, approuvant par son silence le bien-fondé de mon katakuichi [vengeance honorable].
    Je mis deux mois à les retrouver, ils étaient faibles et pathétiques. Des paysans, des bandits, des ronins... Et un ancien élève de mon ordre ! Un rival de ma soeur du temps où elle étudiait encore les préceptes des sensei Asahina. J'attendis mon heure, puis les suivis jusque dans leur antre, une caverne habilement dissimulée dans la forêt. Je dois dire que ces tsukai n'étaient que les rescapés des attaques de ma sœur, les plus faibles de leur "confrérie".
    Lorsque j'entrais dans la caverne, mon chi bouillonnais avec la force d'un tsunami. Au moment où ils me virent, je déchaînai toute la colère emmagasinée depuis cet hiver. Une vague immense se matérialisa derrière moi, et un visage hurlant se dessina dans l'onde juste avant qu'elle ne les broie, le visage de ma sœur.
    Mais ce n'était pas assez.
    J'invoquai les énergies du sort que j'avais échangé avec un ami de la famille Iuchi, la bénédiction de Yuki, pour geler la totalité de l'eau ravageuse de la vague. Le froid les tétanisa dans l'expression de douleur provoquée par la puissance de la vague. Leur peau se craquela sous le froid intense. Une brume glacée tenait compagnie au silence de mort qui régnait dans la caverne. Je n'émis pas un mot, à aucun moment.
    Ma colère était froide, froide comme cet hiver-là.
    La gangue de glace était lisse et réfléchissait mon image. C'est là que je m'aperçus que je pleurais.
    C'est là que je vis le changement. Mon oeil droit avait pris une couleur azur, comme ceux d'Ayame.
    J'ai brisé la glace. Je les ai brisés. Ils sont tombés en morceaux, fragment épars de rebus d'humanité.
    En me retournant, je vis ma yojimbo. A ses pieds gisaient les corps de deux hommes. Nos regards se sont croisés. Je vis la loyauté et la compréhension dans les siens. J'étais trop affaibli, les deux ronins m'auraient tués sans mal… Sans elle.
    De retour au temple Asahina, j'expliquai mon absence et mes actes à mon oncle Tamako et à mon père Tomo. Tous sans exceptions.
    Tous deux furent horrifiés. Comment leur en vouloir ?
    Ils vivent encore au creux des doux nuages moelleux de leur vie confortable. Ils se satisfont de ce que leur offrent les Doji. La vie leur sourit encore. Mon père étant un guérisseur, il ne put comprendre mes actes, bien qu'il compatît à ma douleur bien sur.
    Aussi je fus banni de la confrérie des prêtres de la famille Asahina. Plus jamais je ne pourrais bénéficier de leur sagesse, ni de leur soutien.
    Seul le clan me soutient encore, puisque les autres familles ont compris ma vengeance. Je fus reçu par Kakita Yoshi, qui ne vit en moi qu'un homme blessé mais sage et mesuré, et de plus éduqué selon les critères élevés de l'étiquette du clan.
    Il me confia une mission : apporter aide, soutien, et savoir au clan. Ma seule exigence fut la présence de la yojimbo à mes côtés. Il accepta.
    C'était parfait.
    Yoshi-tono croyait cependant que cela allait m'éloigner de ma douleur mais, même si je m'implique de mon mieux dans mes devoirs, même si je sens que ma vie arrive à un tournant, la douleur m'accompagne à chaque instant.
    Plus jamais je ne serai une victime.
    Plus jamais je ne laisserai les meurtriers sanguinaires faucher des vies en toute impunité.
    Plus jamais je ne laisserai ces "créatures" maudites fouler le sol béni.
    Je les plongerai tous dans cet hiver-là, cet hiver qui va durer toute une vie.


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