• Nohr le tigre du Bengale

    C'est à peine si l'on entend un bruissement, c'est à peine si l'herbe, haute comme l'homme, bouge. Pourtant c'est une majesté qui passe, c'est une des grandes forces de la création qui se glisse, observe et se dissimule.
    Nohr est un tigre du Bengale. Il est superbe. Sa beauté tient de l'irréel. Des zébrures noires courent en sillons réguliers sur ses flancs couleur d'orange et s'atténuent, disparaissent sous un ventre qui devient presque blanc. Sa tête est énorme, sa patte robuste, sa queue nerveuse. On aimerait que Nohr soit un ami, si on ne voyait parfois une lueur froide dans l'oeil jaune et un rabattement subit de l'oreille courte. Son feulement sème l'alarme dans le monde de la jungle qu'il dépeuple. Les bêtes le fuient avec terreur. Même celles qu'il ne peut atteindre le redoutent.
    Ce coin de jungle et de forêt ne saurait dire tous les crimes de Nohr le tigre.
    L'homme et la bête sont les ennemis de Nohr, mais des ennemis passifs, qui chaque jour subissent des affronts et encourent des pertes, des ennemis qui n'osent combattre, car ils savent la différence sans mesure entre leurs moyens et la force du tigre. Le plus souvent, les meurtres se commettent, le soir, au point d'eau. C'est là que Nohr attend sa proie. Les animaux viendront se désaltérer, les antilopes, fatiguées par leurs gambades et par le climat humide, boiront longuement l'eau que la nuit rafraîchit. Elles arriveront, inquiètes et frémissantes, puisque leur destin est de se méfier et d'avoir peur. Quand elles s'en iront, plus inquiètes et plus frémissantes, et que le froncement de leur peau montrera leur malaise, Nohr, comme projeté par un arc invisible, abattra tout son poids et toute sa rage sur un dos qui s'affaissera brusquement et tombera en morceaux. Le drame sera vite consommé. Il n'y aura pas de résistance, à peine une tentative de fuite. L'antilope peut momentanément déjouer le sort. Mais il est irrémédiable, et c'est le tigre qui le fixera.
    Nohr engloutira un morceau de chair encore chaude. Il sera bientôt repu. D'autres bêtes achèveront son repas. Les festins de la jungle ne laissent pas de restes; si ce n'est l'hyène, c'est la fourmi qui se régale.
    Puis une sorte de silence tombera sur la forêt. Il sera troué de plaintes, de sifflements et de murmures. La vie ne s'arrête guère avec la nuit. Le félin rôde, le petit animal dort d'une oreille, l'oiseau observe d'un oeil, les singes se chamaillent. Au loin, des ombres dansent en poussant des cris, une musique monotone énerve. S'il est vrai que la nuit apporte un peu de calme, la sérénité et la paix ne viennent jamais.
    Très tôt, demain, le soleil enveloppera la jungle, et ses rayons descendront vers la forêt qu'ils n'atteindront pas, là où elle est le plus intense. Ils se joueront sur les branches et les feuillages dont ils créeront les formes et les couleurs.
    Or Kim, le chasseur, est l'ennemi de Nohr, le tigre. L'homme et la bête se connaissent, ils se sont mesurés, leurs forces sont égales. Cela explique qu'ils vivent encore tous les deux.
    Kim chasse les carnassiers depuis qu'il sait manier un fusil. Il est fier sans bravade, hardi sans témérité. La chasse vit en lui comme en d'autres l'amour. C'est un homme de la montagne, son coeur solitaire aime les vastes forêts. Il est étranger au pays; il descendit, un jour qu'on a oublié, des hautes montagnes du Népal. Le village l'accueillit, il s'intalla dans une hutte, chassa et vendit ses peaux et ses fourrures. Les pauvres le bénissent, car il leur donne ce qui ne lui est pas nécessaire. On le respecte, car il parle peu.
    Le chasseur et le tigre s'épient depuis de longs mois. L'un veut de l'autre débarrasser la région, l'autre continuer ses ravages dans l'impunité. La bête déjà n'a échappé que de justesse au chasseur. Celui-ci a faillit tomber sous la patte meurtrière. Chaque fois, des réflexes rapides comme l'éclair leur ont sauvé la vie. La lutte qui les oppose est sévère, rien ne la relâche, elle se poursuit naturellement. Kim reste des nuits entières sur la piste que Nohr emprunte. Il écoute les bruits qui lui sont familiers, il guette le frémissement des arbustes, il suspend son souffle quand l'herbe bouge. Nohr sait sa présence. Il évente ses ruses. Quand l'homme attend, la bête ne vient pas. Quand il fixe le point d'eau, un trait jaune passe dans les roches qui le surplombent.
    Au fond de leur coeur, ils ont peur l'un de l'autre. Leur haine se mêle d'admiration. La puissance et la souplesse de la bête s'équilibrent avec la raison et l'adresse de l'homme. Ils sont les maîtres de la jungle. Ils pourraient diviser leur royaume et vivre en voisins qui se respectent sans se fréquenter. Nul ne nierait leurs droits ni ne méconnaîtrait leur autorité. Mais Kim condamne les carnages du tigre et Nohr n'admet pas qu'un homme conteste sa souveraineté.
    Leur coeur est amer. La paix ne reviendra qu'après la mort de Kim, le chasseur, ou de Nohr, le tigre.
    La chose arriva alors que la forêt était tranquille comme un lac.
    La journée chaude, l'atmosphère pesante. Le crépuscule qui naît dissipe à peine la torpeur des bêtes. Beaucoup d'elles, de l'éléphant à l'échassier aux pattes grêles, se pressent sur les rives du point d'eau. Certaines pénétrent hardiment dans le flot, d'autres se retirent avec vivacité dès que des gouttelettes les éclaboussent. Le clapotis de l'eau jette de la fraîcheur partout à la fois. Les éléphants s'aspergent dans de vastes ébrouements, les tortues font des brasses et nagent bien plus vite qu'elles ne marchent, les singes se maintiennent de force sous l'eau et leur bruit est tel qu'ils en prennent peur eux-mêmes, la gazelle, gracieuse comme une jeune fille, absorbe dix lampées d'eau et va cacher sa timidité dans quelque coin tranquille et les oiseaux se laissent tomber du haut des arbres vers l'onde qu'ils fendent d'un coup d'aile puis remontent en poussant des cris joyeux.
    Peu à peu, l'endroit se vide, la mare redevient déserte et sa surface unie.
    Nohr achève un repas, sous un palétuvier. Un perroquet, aux yeux ronds, l'observe en lissant ses plumes. Il s'immobilise soudainement, ses yeux s'arrondissent davantage et s'étonnent. C'est qu'il voit venir le drame. Mais le cri d'alarme qu'il lance dix fois par jour ne résonnera pas pour le tigre. Il est trop tard, maintenant. Un énorme python fixe de ses yeux sans paupières le tigre qui digère. Dans un mouvement prècis, il lui enlace le cou, puis les flancs et les entoure plusieurs fois de ses anneaux qui arrivent de l'arbre en un flot ininterrompu. Nohr se redresse, se débat. Sa griffe ne rencontre que le vide, son croc qu'une peau lisse. Le serpent conserve l'avantage de la surprise, son étreinte est redoutable, il étouffera et brisera le tigre dont le dernier cri ne sera peut-être qu'une plainte et le dernier mouvement qu'un geste de défense.
    Le perroquet siffle, crie, hurle presque. Il avertit tout le peuple de la forêt.
    Et c'est dans le bavardage de mille gosiers que mille regards vont assister à la fin de Nohr, le tigre. Le théâtre est immense, car il n'a point d'enceintes, l'action impressionnante, car c'est un drame qu'on présente. Un spectateur faisait défaut. Voici qu'il survient, là-bas, entre les grands arbres immobiles. c'est Kim le chasseur. Il a perçu le murmure qui s'élevait d'un même endroit et dont l'ampleur grossissait. Il est accouru il voit la scène et comprend. Il s'arrête à vingt pas des adversaires, à la place d'honneur. Va-t-il tout simplement laisser périr Nohr ou bien l'abattre lui-même, sans risques et sans mérites ? Le tigre se défend furieusement. Il est beau dans sa colère, sa gueule écume, ses yeux étincellent. il a vu le chasseur. Son regard bref a semblé lui demander de l'aide. c'est une illusion, sans doute.
    Mais dès cet instant, Kim ne se souvient plus que Nohr est un tueur. Il songe à la bête, fière et superbe, que la nature a mise dans ses grandes forêts. Il ne profitera pas de la facilité que le hasard lui offre, il n'assassinera pas son viel ennemi, c'est certain.
    Kim déteste les serpents. Ce sont des bêtes perfides qui se confondent avec la branche ou la feuille et qui vous surprennent, silencieusement, par derrière. Il tuera le monstre qu'est le python, c'est décidé.
    D'ailleurs, dès le premier instant, son coeur avait choisi.
    Il épaule son arme, vise et presse la détente. La balle siffle et atteint la tête du serpent qu'elle foudroie. L'écho de la détonation se répercute de clairière en clairière, l'étreinte du python se relâche brusquement, le tigre se dégage, le spectacle est terminé.
    Nohr fixe Kim avec intensité. Que se passe-t-il dans sa cervelle ? Car le regard qu'il donne est presque doux et le balancement de sa queue montre son contentement. Alors, à dix pas du chasseur, dans un geste de soumission, le tigre se couche sur le sol.
    Kim est stupéfait, les oiseaux se sont tut, la forêt semble pétrifiée.
    Enfin Nohr se relève et s'en va, lentement, comme à regret en remuant la queue.
    Quand il eut disparu, Kim sentit qu'il ne le reverrai jamais et qu'il venait de perdre quelque chose.
    Il ne raconta pas cette chasse étrange aux gens du village. Ils n'auraient pas compris son indulgence, ils n'auraient pas cru que les tigres peuvent se soumettre.


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