• page 447

    J'avais remarqué ce type à la bibliothèque parce qu'il prenait toujours le même livre. Comme il s'agissait d'un livre à consulter sur place, une de ces éditions de luxe que les bibliothèques ne prétend pas, ça n'avait rien d'anormal. Le type venait le lire ici, c'est tout.
    Moi, je travaillais tous les jours sur un pensum d'histoire et je voyais ce type, là, toujours à la même place, son livre ouvert devant lui, ni vieux ni jeune, ni beau ni laid, ni grand ni petit, bref, sans aucun de ces signes particuliers si pratiques pour remplacer les descriptions, hormis sa discrétion et son silence, d'une rare perfection. Au début j'avais à peine conscience de sa présence, il faisait partie du mobilier.
    Il arrivait le matin, quelques minutes après moi, allait chercher son livre dans le rayonnage, s'installait à deux tables de la mienne, et le soir, quelques minutes avant la fermeture de l'établissemenr, replaçait son livre sur le rayon et partait. Rien de plus anodin.
    Tout juste au bout de quelques semaines, ne pus-je m'empêcher de me dire que tout de même, il était sacrément lent à lire. A 6 heures par jour, on peut venir à bout de n'importe quelle encyclopédie. Ou alors son livre devait être particulièrement nourrissant. Un jour, après son départ, je jetai un oeil sur l'ouvrage par curiosité. C'était un traité de mécanique de la fin du siècle dernier, édition originale, 600 pages, un gros livre mais sans plus.
    Ce n'est qu'au bout de deux mois, alors qu'intrigué malgré moi, il m'arrivait de plus en plus souvent de m'interrompre pour contempler ce laborieux lecteur, que le détail m'apparut. Ce détail, à vrai dire, j'aurais pu le remarquer dès le premier jour : mon liseur assidu ne tournait pas les pages. Dormait-il les yeux ouverts ? Faisait-il semblant de lire à des fins connues de lui seul, en négligeant toutefois un geste d'élémentaire vraisemblance ? Pour m'assurer de ma découverte, je passai une journée à l'observer plus que de coutume, énervé par le fait que cet énergumène, aussi insignifiant que tranquille, troublait ma concentration, sans que je puisse m'en défendre. Pour en avoir le coeur net, je me faufilai plusieurs jours de suite derrière son dos, feignant de porter des documents, afin de jeter un regard furtif par-dessus son épaule; le détail se révéla plus étrange encore : le livre était toujours ouvert à la même page. Un lecteur simulateur l'eut ouvert au hasard. Ca ne plus de doute : non content de lire toujours le même livre, le type lisait toujours le même feuillet.
    Le soir, ce fut plus fort que moi. Après son départ, je sautai sur son traité de mécanique, et en examinai soigneusement les pages dans le secteur approximatif où je voyais l'ouvrage quotidiennement ouvert, vers les 2 tiers de l'épaisseur à peu près. Je n'eus aucun mal à trouver la page, sa page. Elle était un peu plus froissée que les autres, la reliure en cet endroit accusait une plus nette et surtout, à cause de son exposition prolongée à la lumière, elle était légèrement plus jaune que ses voisines. Je la lus attentivement. Elle portait le numéro 447 et son texte traitait des dispositifs archaïques de levage, au sein du chapitre concernant l'application des principes de la poulie et du levier dans l'antiquité, agrémenté de trois schémas austères. Rien de plus.
    Furieux et déçu, je condamnai une fois pour toutes cette curiosité morbide qui non seulement entravait mes recherches, détournait mon attention, mais en plus commençait à m'apparaître aussi saugrenue que son objet.
    - Ctype est fou, avais-je conclu avec force. Un de ces maniaco-dépressifs qui s'abrutissent dans la répétition incessante de la même action. Une plante verte, et c'est tout.
    Ma ferme conviction fut vaine. Je me surpris quelques jours plus tard à interroger l'employé qui m'aidait parfois dans mes quêtes de documentation.
    - Lui ? Oh, ça fait au moins un an qu'il vient ! Il n'a jamais dit un mot, jamais rien demandé. Sur quoi il travaille ? Ca, je pourrais pas vous dire... On surveille pas les usagers, hein.
    Mais moi, oui. Malgré mes promesses et mes auto-exortations, mon regard dérivait sur lui toutes les cinq minutes, la réponse définitive que j'avais cru me donner avait fait naître une question plus pernicieuse encore : en dehors d'un déséquilibre mental, s'il existait une seule raison de lire pendant un an la même page, quelle pouvait-elle être ? Et l'impossibilité d'une réponse n'en rendait la question que plus obsédante. C'est idiot mais je n'y pouvais rien, comme un parasite qui m'envahissait l'esprit, et je ne savais plus que faire pour retrouver la sérénité. Je ne pouvais poursuivre mon travail que dans cette bibliothèque, en changer était exclu. Quant à faire en sorte que cet hurluberlu ne me troublât plus, il n'y avait pas moyen. Nul ne pouvait rien lui reprocher. J'allai jusqu'à envisager de lui demander franchement :
    - Excusez-moi. Pourquoi lisez-vous toujours la même page ? Que répondrait-il ? Qu'est-ce que ça peut vous foutre ?
    Mais d'une manière ou d'une autre, il fallait faire cesser ce qui était devenu pour moi un calvaire. Je n'écrivais plus une ligne, ne prenais plus la moindre note, mes yeux parcouraient cent fois le même paragraphe sans comprendre un traître mot. L'issue même de mon travail était en jeu, peut-être plus : mon intégrité spirituelle.
    Un matin, je pris la décision. Il adviendrait ce qu'il adviendrait. En arrivant, je me saisis du traité de mécanique, l'ouvris à la page 447 et le plaçai devant moi. Cinq minutes après, le type arrivait. Comme tous les jours, il se dirigea vers son rayon et là, il s'immobilisa. Il resta longtemps à contempler l'emplacement vide, avec ce regard traqué et incrédule des grands blessés qui découvrent sur leur corps la plaie monstrueuse.
    Je ne peux vous exprimer la sensation de bonheur voluptueux et vengeur qui m'envahit à cet instant. Exactement ce que doit ressentir un homme soumis au supplice de la goutte d'eau, lorsqu'il parvient à fermer le robinet. Le type se balança sur lui-même, tourna sa tête éperdue à droite et à gauche, jusqu'à ce que ses yeux tombassent sur moi. Je ne bougeai pas. Lentement, très lentement, me sembla-t-il, il retourna à sa place les mains vides. Toute la journée son regard ne me quitta pas, tel celui d'un chien quémandeur. Mais ma résolution était inébranlable. Le soir, à l'heure habituelle, il se leva et partit. Le lendemain, il ne revint pas. Ni le surlendemain. Ni les jours suivants. Serait-il revenu que ça n'aurait rien changé : je n'aurais pas cédé.
    Vous n'imaginez pas ce que la routine d'une bibliothèque peut-être pesante. Surtout dans cette salle, où il ne vient que peu de lecteurs, et encore la plupart ne restent pas bien longtemps. Mais depuis trois semaines, un type vient tous les jours, ce n'était pas arrivé depuis une quinzaine de mois. Sans doute un gros travail de recherche. Et depuis la semaine dernière, il me jette des regards dérobés, de plus en plus insistants. Je le sens nerveux.
    Pourtant, ce matin, c'est moi qui ai failli trembler. Des indices si ténus que moi seul peux les percevoir, infime pliure nouvelle, poussière étrangère sur le grain de ce papier dont je connais chaque fibre, sillons invisibles d'une empreinte moite, peut-être une subtile odeur, tout ça m'a convaincu qu'hier, il a ouvert mon livre et trouvé la page 447. La perspective d'une libération prochaine me remplit curieusement d'appréhension. Il paraît que certains prisonniers finissent par tant s'attacher à leur geôle qu'ils sont tristes d'en partir.


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