• prix Louis Bienfait

    Ernest Plamicq lut trois fois le contenu du courriel avant de s'autoriser une réaction. Une réaction de joie, bien entendu, qui se traduisit chez lui par un éclat de rire soudain, bref et bruyant. Ha ! Le courriel commençait par :

    "Cher Monsieur Plamicq, nous sommes heureux de vous annoncer que notre comité de lecture vient de vous désigner Lauréat pour le Prix Louis Bienfait".

    Ensuite, le courrier donnait la date et les modalités pour venir recevoir la récompense, à Paris, dans une des salles de réception d'un grand hôtel de luxe.
    Ernest appela Marie-Claudine, sa femme, qui, à ce moment-là, travaillait dans son potager, au fond du jardin. Celle-ci, sabots en plastique boueux aux pieds et tablier crotté, resta à l'extérieur, sur la terrasse, tandis qu'Ernest, depuis son bureau et fenêtre ouverte, lui fit part de la bonne nouvelle.
    Marie-Claudine ouvrit des yeux ronds, son visage s'éclaira d'un lumineux sourire, puis elle demanda :
    - C'est quoi, le Prix Louis Bienfait ?
    Ernest lui répondit qu'il n'en savait rien, mais que ça devait assurément être une distinction importante, vu l'endroit dans lequel il allait la recevoir.
    - Le Ministre de la Culture sera présent !  Et certainement toutes les télévisions. Tu te rends compte ?
    Ernest et Marie-Claudine s'embrassèrent, par-dessus l'appui de fenêtre, lui dedans et elle dehors.
    L'écrivain et sa femme habitaient une modeste maison en bord de mer, sur la côte Picarde, dans une petite ville déserte les trois quart du temps. Erneste avait écrit huit romans en quinze ans, dont aucun n'avait réellement eu de succès. Il s'agissait d'histoires d'amour entre des gens qui ne sont pas faits pour se rencontrer. Ernest aimait les conséquences dues au hasard, les accords inattendus.
    Etrangement, le prix qu'on s'apprêtait à lui remettre ne concernait pas son dernier ouvrage, mais, comme cela était expliqué dans le courriel, sa démarche littéraire. On avait décidé de récompenser ce qu'il était, sans tenir compte de ce qu'il faisait. C'était certainement cela l'originalité du Prix Louis Bienfait, ne pas s'intéresser à une oeuvre, mais à un auteur. Pourquoi pas.
    Ernest descendit à Paris. L'hôtel s'appelait Le Méridien et était situé dans un quartier chic, non loin de l'Opéra. Le hall était rempli de monde, surtout des journalistes, mais également quelques personnalités du monde littéraire. Ernest fut impressionné. Il avait pris soin de se vêtir sobrement pour l'occasion, mais se sentait mal fagoté devant l'élégance vestimentaire de la plupart des invités.
    D'un côté de la salle s'étalait un généreux buffet derrière lequel s'activaient de jeunes et distingués serveurs, et au fond un podium avait été installé, sur lequel un quatuor à cordes jouait des oeuvres de Bartok. Ernest était dans ses petits souliers.
    On le fit monter sur scène, on l'applaudit de manière courtoise et, après avoir énoncé sa biographie, Ernest se demandait comment les organisateurs avaient déniché toutes ces informations, on lui remit le prix à proprement parler.
    L'homme qui tenait le micro, le président de l'association littéraire à l'origine de cette manifestation, annonça avec enthousiasme :
    - Et voici donc le moment que vous attendez tous, et notre Lauréat en particulier : le prix !
    Un homme les rejoignit sur scène. Un septuagénaire grand et maigre au visage triste et aux cheveux rares. Il se posta à côté de l'écrivain et tout le monde l'applaudit, comme s'il s'était agi d'une célébrité. Ernest ne l'avait jamais vu. L'homme n'avait rien dans les mains, ni statuette, ni ruban, ni enveloppe. L'animateur déclara :
    - Mesdames et messieurs, je vous demande de faire un triomphe à Louis Bienfait, le prix du nouveau Lauréat Ernest Plamicq !
    Les gens montrèrent de l'enthousiasme.
    Ernest souriait, mais derrière son sourire, il s'interrogeait. Il y avait quelque chose de pas ordinaire dans l'annonce du président de l'association littéraire. Comme si le déroulé des modalités ne s'était pas présenté dans le bon ordre. L'homme appuya son micro sous le nez de l'écrivain.
    - Un petit mot, monsieur Plamicq ?
    Ernest demeura muet. Il aurait bien voulu remercier tout le monde, mais remercier pour quoi ? Il n'avait encore rien reçu. L'animateur lui demanda :
    - Qu'allez-vous faire, pendant un an, avec votre prix ?
    - Mon prix ?
    - Votre prix, Louis Bienfait.
    - Je...
    Une pointe d'agacement apparut dans la voix du président, comme si Ernest faisait exprès de ne pas comprendre.
    - Louis Bienfait, votre prix. Il va passer un an à vos côtés. Vous avez certainement prévu quelque chose, je ne sais pas, l'emmener voir votre famille au Chili, lui apprendre le piano ou bien lui demander de vous masser le dos tous les soirs ?
    Le septuagénaire se pencha sur le micro et dit :
    - Je ne connais rien aux massages.
    Le public était hilare. Le président, entre deux éclats de rire, demanda à Ernest :
    - Alors, qu'est-ce que vous allez en faire, de votre Louis Bienfait ?
    Ernest se retrouva encore une fois avec le micro devant la bouche. Il bafouilla :
    - Heu... eh bien... je pense que... dans un premier temps... il va... il va aider ma femme au... au potager.
    Les paroles de l'écrivain déclenchèrent une salve d'applaudissements. Puis le grand maigre, se penchant à nouveau vers le micro, dit :
    - Je ne connais rien aux légumes.
    Et cela conclut joyeusement la cérémonie.
    Ernest Plamicq reprit donc le train dans l'autre sens, vers le nord, accompagné de Louis Bienfait, un vieil homme taciturne et silencieux, aux côtés duquel il allait vraisemblablement passer les prochains mois. Cette situation absurde semblait irréelle. Ernest consacra le voyage à observer son prix, en se demandant si c'était une blague et à quel moment il allait lui annoncer que tout cela n'était qu'une cabale filmée par une caméra cachée.
    Il lui demanda :
    - Vous avez passé toute l'année précédente auprès d'un autre écrivain ?
    - Oui, répondit l'homme.
    - C'était qui ?
    - Virginie Lepoutre.
    - Ca s'est bien passé ?
    - Pas mal.
    - Qu'est-ce que vous avez fait ?
    - Du tricot, principalement.
    Marie-Claudine demeura perplexe quand son mari lui présenta Louis Bienfait. Ernest dû lui répéter à quatre reprises que le prix c'était lui, et qu'il le posséderait pendant un an, jusqu'à la prochaine cérémonie, où il sera confié à un autre écrivain.
    Marie-Claudine mit trois assiettes à table.
    Elle dit :
    - Heureusement qu'on a une chambre d'amis.
    La vie, dans la petite maison située sur la côte Picarde, reprit son cours habituel. Avec un vieil homme grand et maigre dans les meubles.
    Le premier jour, Louis Bienfait accompagna Ernest et Marie-Claudine au supermarché. Le couple proposa à l'homme de choisir ce qu'il désirait. Louis Bienfait était difficile. Il ne supportait pas les oignons, les poireaux et le chou. Il n'appréciait pas le poisson. La plupart des viandes étaient trop dures pour ses pauvres dents. La soupe le ballonnait. Il digérait mal le fromage et ne voyait aucun intérêt aux pâtes. Ils achetèrent plusieurs pots de rillettes, du pain de mie et quantité de crèmes dessert.
    Le deuxième jour, Louis Bienfait demanda à changer de chambre. Il dormait mal s'il n'était pas orienté au nord.
    Le troisième jour, il exigea qu'on aille lui acheter des habits : il n'avait rien emporté avec lui, à part une brosse à dents dans sa poche. Marie-Claudine dit à Ernest qu'elle ne tiendrait pas toute une année avec cet épouvantable personnage sous son toit.
    Le cinquième jour, Ernest interrogea Louis Bienfait et le pria de leur raconter son histoire. Le vieil homme expliqua au couple qu'il avait été fortuné, autrefois, et qu'il n'avait qu'une seule peur : vieillir seul.
    - Vu mon caractère, personne ne veut vivre à mes côtés.
    Il avait donc consacré ses conséquents moyens à monter cette manifestation. Il avait tout donné afin de pouvoir devenir un prix officiel et reconnu. Son argent servait surtout à payer des avocats tout au long de l'année, afin que les lauréats ne puissent en aucun cas se débarrasser de lui avant le terme.
    - Le jour où vous m'avez accepté, vous avez signé un contrat, déclara Louis Bienfait. Il vous est impossible de vous séparer de moi avant un an. Le contrat est en béton, faites-moi confiance.
    - Pourquoi choisissez-vous des écrivains ?
    - Parce qu'ils sont tout le temps chez eux.
    Ernest et Marie-Claudine réfléchirent.
    Comment supporter la présence de ce vieil homme aussi longtemps ?
    Le lendemain matin, ils se rendirent tous les trois à Amiens. Ils entrèrent dans la plus grande librairie de la ville et achetèrent un livre.
    Un gros livre. Richement illustré. Sur la couverture, on voyait deux mains posées sur un dos nu. Au-dessus, on pouvait lire :
    "Encyclopédie des techniques de massage, massages corporels au quotidien".
    Ils l'offrirent à Ernest.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :