• Je n'oublierai jamais ces coups de klaxon intempestifs lâchés par notre Punto. Luc rentrait épuisé d'une journée de boulot. Pas de place pour garer la voiture dans l'allée privée.
    Encore un tour de ces maudits touristes ! Non contents de polluer nos belles plages ; ils empêchaient les riverains de se garer. Hors de lui, Luc a dû, à regret, partir en quête d'un autre emplacement dans la Traverse du Soleil. En descendant à pied vers la maison, une décision s'immisça dans sa tête, ferme et définitive, en réponse à un raz le bol persistant. Luc allait démolir une partie de l'immense terrasse de notre demeure pour la transformer en parking.
    Au début l'idée me dérangea. Cette terrasse, mon père l'avait bâtie de ses propres mains. Des semaines durant, seul ; il avait tourné et retourné la terre avant d'y sceller de magnifiques carreaux. Un cadeau pour ma mère dont personne, pas même la police, n'avait pu élucider la disparition un soir d'été. Envolée dans la nature sans lettre d'explication. Une occupation aussi. Sans cette activité, il serait devenu fou.
    Je finis par me ranger à l'avis de Luc me promettant de consulter mon père. Après tout il était l'ex propriétaire des lieux. Je disposais d'un mois pour le prévenir ; Luc n'envisageant de commencer les travaux qu'à l'approche des vacances.
    Mais la discussion arriva plus tôt que prévu. Le jour où croisant par hasard papa chez Leroy Merlin, ce dernier s'étonna de mes achats : une pelle, un pic et deux gros sacs de ciment. C'était l'occasion rêvée de tout lui expliquer. Irrité à l'idée qu'on allait démolir son oeuvre ; il se fâcha tout d'abord et marmonna quelques mots d'excuse. Puis, il m'aida à charger les articles dans le coffre de la voiture et s'éloigna en direction de son véhicule. Je rentrai chez moi soulagée d'avoir annoncé la nouvelle. L'affaire rebondit quelques jours plus tard alors que je ne m'y attendais pas.
    - Bonjour Catherine !
    - Ça va Sylvie ? Quelle surprise ! Ça fait bien trois mois que tu n'as pas donné signe de vie. J'me trompe ?
    - C'est vrai. Mais tu me pardonnes, petite soeur ?
    - Oui, si tu promets d'appeler avant Noël...
    Rires...
    - Promis, juré. Si je mens, j'vais en enfer.
    Rires...
    - Qu'est-ce qui t'amène soeurette ?
    - Ben tu sais... j'ai vu papa hier.
    - Il va bien au moins ?
    - T'inquiète pas ! Tout va bien ; enfin presque...
    Silence...
    - Il est tout retourné depuis qu'il sait que vous allez démolir la terrasse. Il en a tellement bavé pour la faire !
    - Ah ! Il t'en a déjà parlé.
    - Tu sais ce que la terrasse représente pour lui. On est prêt à vous aider à acheter une place de parking. Je me suis renseignée ; il y en a  une à vendre dans une rue voisine. Simple, non ? Qu'en penses-tu ?
    - C'est une bonne idée ! Mais tu connais Luc. Il est tellement indépendant. Il n'a jamais accepté d'aide de quiconque.
    - Réfléchis bien ! N'oublie pas que la santé de notre père pourrait en pâtir. Je dis pas ça pour moi. Mais bon si j'étais à ta place...
    - Bon je vais, enfin… on va y réfléchir. Puisque je t'ai au bout du fil, j'en profite. Tu viens pour l'anniversaire de Julien ?
    - C’est quand déjà ? 
    - Le 27 août. Julien fête ses 13 ans.   Tu vas pas manquer ça ? C'est ton neveu quand même !
    - OK je viendrai. On en profitera pour reparler de la terrasse. Allez ciao.
    - À bientôt.
    Je raccrochai machinalement. J'aurais pu lui dire  que la décision était déjà prise. Les parkings de cette rue : trop chers et trop éloignés pour nous. Les travaux auront commencé quand ils viendront pour l'anniversaire. Seul un quart de la terrasse disparaîtra pour accueillir deux voitures. Ça ne nuira à personne. Ça ne sera qu’un demi-choc pour papa.
    Trois semaines après l'appel de Sylvie, Luc donna l'assaut. Je dormais encore ; c'était par un beau dimanche de juillet. Au moment où je penchais la tête par la fenêtre du premier, le premier carreau avait déjà cédé. Puis le deuxième et les autres ont suivi à un rythme régulier. Pour notre plus grand plaisir. Je l'ai rejoint, une tartine de confiture à la bouche, pour admirer son travail. Il prit juste la peine de me lancer un sourire et se remit à la tâche. Il avait déjà retiré plusieurs dizaines de carreaux. Je le suppliai de faire une pause café afin que je puisse ramasser des fragments de carrelage pour mon atelier céramique. Notre formateur nous avait appris à travailler avec divers matériaux de récupération. Ces morceaux serviraient à merveille à décorer un immense tableau dessiné par tous les stagiaires. Luc céda volontiers à ma demande, plus par fatigue que par intérêt pour la création.
    Pendant qu'il se dirigeait vers la cuisine pour préparer un café fort et enlever son tee-shirt sali par un mélange de terre et de sueur ; je procédai à un tri. Minutieusement, je ramassai des morceaux. Les grattai avec la pointe d'un couteau pour en détacher la terre. Mis de côté certains fragments en fonction de leur forme ; rejetant d'autres. Une vraie perfectionniste ! Notre professeur serait fier de sa jeune élève. J'étais tellement absorbée par ma tâche que je ne remarquai pas la présence de Luc dans mon dos. Il semblait fier de moi dans le fond. Sa femme se révélait être une artiste et il ne manquait pas d'en parler à son entourage. Il arborait un grand sourire. Il avait troqué son tee-shirt contre un Marcel rose bonbon. On aurait dit Mick Jagger sur scène tant le rose était éblouissant. Il finit d'avaler sa tasse de café lorsque la lame du couteau entra en contact avec une matière dure. J'ôtai l'instrument et plongeai mon doigt dans la terre. Traçant quelques cercles, je mis à jour une espèce de boîte. Je n'en voyais que l'angle ; le reste étant enfoui sous du ciment.
    - Luc ! Viens voir ! J'ai trouvé quelque chose !
    Intrigué, Luc s'approcha d'un air moqueur.
    - Je croyais que les pirates trouvaient leur trésor sur une île.
    - Arrête de te moquer et viens plutôt m'aider. Ça serait plus intelligent, tu crois pas ?
    - Ça va madame la pirate, je viens. Tu sais que si tu découvres un trésor national ; tu dois prévenir l'État.
    - Bon allez arrête de me charrier. Amène ton pic !
    Luc cessa ses moqueries et s'empara de son outil avec vigueur. Il se pencha vers l'objet découvert, posa sa main dessus et s'attaqua au ciment. Dix minutes s'écoulèrent avant que la boîte ne soit dégagée de sa prison. Luc la souleva comme un trophée. Elle m'apparut enfin. Un petit coffret noir avec un aigle incrusté sur le couvercle et une serrure sur le côté gauche. Mes jambes se dérobèrent soudain. Je m'évanouis.
    Je ne me souviens plus de ce qui se passa. Je me retrouvai le lendemain dans mon lit un bandage autour de la tête. En tombant, j'avais heurté l'angle de la table de jardin. Le médecin des urgences avait décidé de me mettre au repos pour quelques jours déconseillant toute activité jusqu'à disparition du traumatisme. Un anti-inflammatoire associé à un léger tranquillisant me fut administré. En effet, la douleur s'accompagnait de délires qu'on avait jugé bon calmer. Les jours passaient et mon état s'améliorait lentement. Luc avait décidé de stopper les travaux de la terrasse pour ne pas me déranger. Lorsque les coups de pic reprirent ; l'image du coffret me revint.
    - Luc ...
    - Oui ma chérie. Qu'est-ce que tu veux ?
    - Le coffret.
    - Le coffret ? Quel coffret ?
    - Tu sais la boîte que j'ai trouvée en creusant sous la terrasse. Où l'as-tu mise ?
    - Elle doit encore être là où on l'a découverte.
    - Va la chercher ! Je t'en prie. Dépêche-toi !
    - D'accord. Mais promets-moi de te calmer. Je te trouve bien agitée. Tu allais mieux. Si le médecin te voit.
    Luc quitta la chambre, descendit l'escalier en courant. Bientôt ses pas gravirent aussi rapidement les marches en bois et il se retrouva assis sur mon lit le coffret à la main. Il me le présenta. Je le reconnus pour l'avoir vu pendant des années sur la commode de la chambre de mes parents. Il appartenait à ma mère ; elle y rangeait ses bijoux. Un cadeau de mon père pour leurs noces de porcelaine. Que faisait-il là ? J'avais oublié son existence. La disparition mystérieuse de ma mère avait effacé tous les détails. Cette découverte était à la fois intrigante et dérangeante. Il faudrait en aviser mon père et ma soeur. Et aussi la police.
    Reprenant peu à peu mes esprits ; j'entrepris de l'ouvrir. Inconsciemment, je n'avais pas osé le faire. Par peur. Peur de quoi, je ne saurais le dire . Le couvercle refusa de se soulever. La serrure était fermée. Luc devina mes pensées. Il se leva pour aller chercher dans une pièce attenante une sorte de grosse lime pointue. Il enfonça la pointe dans la serrure. Tout en douceur pour ne pas l'abîmer. Il n'avait posé aucune question. Il sentait cependant que l'objet ne m'était pas inconnu. Un léger déclic indiqua que nous étions près du but. En effet, le couvercle se souleva seul. Luc vida son contenu dans le creux de l'oreiller. Quelques bijoux : deux colliers en or, un bracelet de perles nacrées, un médaillon en argent et des bagues. L'une d'entre elles attira plus particulièrement mon attention. Un anneau doré à l'intérieur duquel étaient gravées des initiales : celles de mes parents. L'anneau nuptial que ma mère ne quittait jamais. Étrange chose que de le retrouver là ! Elle le portait de jour comme de nuit, même dans son bain. Ils étaient inséparables. Un anneau et un doigt, unis pour la vie. Je le tendis à Luc qui découvrit à son tour les lettres entrelacées. Un éclair de compréhension balaya son regard. Une multitude de questions commençaient à se bousculer dans sa tête.
    - C'est bien l'anneau de ta mère, n'est-ce pas ?
    - Ouais, tu as vu juste.
    - Qu'est-ce qu'on va faire ?
    - Appeler papa et Sylvie d'abord. Puis la police. Ils vont sûrement reprendre l'enquête à zéro.
    - Oui, tu as raison. Appelons ton père.
    Voulant soulever son corps du lit, Luc emporta dans son mouvement le drap et entraîna avec lui le coffret. Ce dernier glissa le long du tissu et termina sa trajectoire sous le lit provoquant une musique mélodieuse. Luc se baissa pour le ramasser. Dans sa chute, le fond du coffre s'était ouvert laissant apparaître des enveloppes adressées à ma mère. Luc me tendit les missives. Quatre lettres datées de l'année de sa disparition rédigées par la même personne. Une écriture soignée avec des boucles et des déliés. En tous les cas pas l'écriture illisible de mon père. Je retins mon souffle. Luc aussi. Qu'allions-nous découvrir ? Je posai toutes les enveloppes sur le drap. J'observai minutieusement les cachets de la poste et  rangeai les missives dans l'ordre croissant en fonction des dates d'expédition. Je m'emparai de la première et la lus en silence. J'avalai ma salive à intervalles réguliers. Mon regard stoppa net sur la formule de fin : je t'aime plus fort que tout. Je répétai à voix haute ces derniers mots. Luc me regardait sans bien comprendre mon émoi. Je parcourus rapidement les deux suivantes. Les mains tremblantes, je les offris en lecture à Luc. Il obéit sans sourciller, curieux d’en partager le contenu et de donner un sens aux mouvements incontrôlables qui défiguraient maintenant mon visage. Quand il eut fini, je me décidai à parler.
    - Ces lettres étaient destinées à ma mère. Tu l'as sans doute deviné. Ma mère... Ma mère avait un ... un amant. Depuis peu de temps. Il voulait qu'elle quitte tout pour lui. Il lui dit son amour. Il ne peut plus vivre sans elle. Tu comprends. Ça change tout. Elle est partie avec lui. Elle a quitté papa pour un autre homme. Mon Dieu ! Elle nous a abandonnés pour partir avec un autre homme…
    Je m'effondrai sur le lit en sanglots. Luc me caressait la tête. Comment annoncer ça à mon père, à ma soeur ? Je m'apprêtais à saisir le téléphone quand Luc stoppa mon geste. Il lâcha la quatrième lettre. Quelques lignes griffonnées à la hâte. J'en pris connaissance à mon tour. Nous allions de surprise en surprise.
    - Il faut alerter la police immédiatement. Il ne s'agit peut-être pas d'une disparition volontaire. Tu as bien lu la dernière lettre ; il se dit prêt à tout pour l'obliger à le suivre. Même à... Réfléchissons ! Il, appelons-le Monsieur X, tombe follement amoureux de ta mère. Ils ont une courte liaison.  Ta mère quitte tout pour le suivre et ne donne plus de nouvelles.
    - Alors, pourquoi enterrer le coffret ?
    - Oui, ça ne colle pas. Deuxième scénario possible : Ta mère décide de mettre fin à cette liaison ; mais pas lui. La suite est facile à imaginer. Dans un accès de jalousie, il la tue et met en terre les indices gênants. La police ne trouvant aucune explication plausible à la disparition abandonne l'enquête. Logique non ?                                                                                                                                                                                                           
    - Et que fait-il du… corps de ma  mère ?
    - Il s'en débarrasse. À la police de retrouver Monsieur X et le corps.
    - Tu dois me trouver bien ingrate de parler de ma mère avec un tel détachement. Mais cela fait tant d'années ! Je ne l'ai pas bien connue. Je ne te l'ai jamais avoué, mais elle faisait souvent des fugues. Je l’ai entendue plusieurs fois se disputer avec mon père à ce sujet. Voilà pourquoi les conclusions de l'enquête ont été si rapides.
    - Je comprends. Ça doit être quand même difficile de remuer le passé. Je te sens bouleversée même si tu ne veux pas te l'avouer. Ta soeur savait-elle aussi pour ... ?
    - Oui étant plus âgée, elle a compris plus vite. C'est normal. Qu'allons-nous faire maintenant ?
    - On pourrait creuser demain matin un petit peu plus à la recherche de nouveaux indices. Puis, nous aviserons.
    Luc avait pris la bonne décision comme d'habitude. Nous avalâmes un repas composé d'une salade mixte et d’ un yaourt au soja. Nous partîmes nous coucher sonnés par ces découvertes. Cette nuit-là fut peuplée de cauchemars. Un affreux pirate, au visage défiguré par une énorme balafre, s'attaqua à ma caravelle. Après avoir enfermé tout mon équipage dans la cale et jeté toutes nos provisions par-dessus bord ; il s'était emparé du trésor découvert sur une île. Je m'apprêtais à défendre corps et âme ce butin ; lorsque le réveil s'activa, m'arrachant brutalement à ce combat dont j'allais pourtant sortir victorieuse. Je m'assis sur mon lit en sueur m'écriant : « Rends-moi mon coffret, sale pirate !». Luc, resté sourd à la sonnerie, s'éveilla à ces mots. La réalité nous fit bondir hors du lit. Une rapide douche. Pas de petit déjeuner. Nous étions déjà devant le trou creusé la veille. Luc, le pic à la main. Moi, une pelle déjà enfoncée  dans l'espace libéré par le coffre. Nous creusâmes des heures durant. Inquiets à chaque fois que nous butions sur un objet dur. Deux tas de terre s'amoncelaient à nos côtés. Tas qui se transformèrent en collines. Puis en montagnes. Mais en vain. Seules les vibrations de mon portable, dans la poche arrière de ma salopette, freinèrent cette énergie.
    - Allo... Ah Julien. Attends, je t'entends mal.
    Absorbé par la tâche, Luc n'avait pas cessé de creuser. Le prénom de son fils bloqua ses mouvements.
    - Oui ça va et toi ? Non, on a oublié de t'appeler hier. T'inquiète pas. Oui, on viendra te chercher comme prévu à la gare. Tu nous raconteras ta colo ? Non, je te dis que ça va. Oui, ton père aussi. Non, ma voix n'est pas bizarre. Tu sais, il fait chaud ici et on dort mal. T'inquiète pas. Non, non, on n'a pas oublié ton anniversaire. Papi et tata seront là. Allez bisous.
    Nous n'avons échangé aucune parole. Les travaux de déblaiement reprirent de plus belle et avançaient plutôt vite. Aucune autre découverte en vue. Le gong de la porte d'entrée retentit. Nous nous arrêtâmes de concert avec des têtes de coupables. Je lâchai la pelle et me dirigeai vers la fenêtre du salon pour découvrir l'identité du visiteur. Je reconnus rapidement le moteur du coupé de Sylvie. Avec soulagement, j'allai à sa rencontre lançant à Luc :
    - C'est Sylvie. Tu peux venir.
    Je l'accueillis à bras ouverts et m'étonnai de sa présence.
    - Je passais par là. Alors, j'ai décidé de te rendre visite. Je ne te dérange pas au moins ? Sinon...
    - Non, entre vite au lieu de dire des bêtises. Tu veux boire quelque chose ?
    - Oui. Un truc frais. Tu me proposes quoi ? Au fait qu'est-ce qu’il veut Julien pour son anniversaire ?
    - J'ai de la limonade sans sucre, du coca light ou de la bière. Heineken et 1664.
    - Ouais une 1664. Alors pour Julien, t’as une idée de cadeau ?
    - Un jeu pour sa Xbox. Mais attends son retour car je ne sais pas ce qu'il veut exactement.
    - OK. Je l'appellerai la veille et j'irai à la FNAC. Ah ! Que c'est bon une boisson bien fraîche ! Salut Luc. J't'avais pas vu. T'en fais une tête ! Dis donc vous vous êtes roulés dans du sable ma parole ! Regardez vos habits !
    En effet, nos vêtements étaient recouverts d'un film de poussière. Tout comme nos visages. Un échange rapide de regards avec Luc et nous décidâmes de révéler la vérité à Sylvie. Elle pouvait bien être mise dans la confidence avant papa. Lui, il faudrait lui faire connaître notre secret en douceur. Nous conduisîmes Sylvie vers la terrasse. La vue du chantier la mit mal à l'aise. Elle me regarda. Elle regarda aussi Luc. Un mélange d'émotion et de colère semblait la traverser de toutes parts. Elle nous en voulait d'avoir démoli la terrasse de papa. Sans son consentement. Sans le consentement de papa. Je m'en voulus d'avoir cédé à Luc. Je faisais du mal à Sylvie et pire, j'allais faire du mal à notre père. Conscient du malaise, Luc intervint rompant un silence lourd et malsain.
    - Ne nous juge pas mal, Sylvie ! On a fait une bêtise, d'accord. Mais on a quelque chose à te montrer.
    Étrangement, son corps se mit à trembler. Luc l'aida à s'asseoir sur une chaise. Lui tendit un autre verre de bière qu'elle engloutit sans réfléchir. Les yeux dans le vague, elle ne semblait plus écouter pensant sans doute aux mots qu'elle devrait prononcer à notre père, à sa douleur aussi. Brave Sylvie, elle n'a jamais quitté papa. Elle ne s'est pas mariée, n'a pas eu les enfants qu'elle souhaitait. La voix de Luc la sortit de son coma.
    - Tu vois Sylvie, on a creusé pour faire un parking et sous la terrasse nous avons trouvé, enfin Catherine a découvert ce coffret.
    - C'est le coffret de...
    - Oui, c'est cela !
    - Vous l'avez ouvert ?
    - Oui, on a forcé la serrure sans l'abîmer. On a trouvé des bijoux et quelques lettres.
    Luc lui tendit le coffre. Elle le tint de longues minutes dans ses mains. Caressa l'aigle doré et ouvrit le couvercle. Elle prit chacun des bijoux, les observa attentivement, s'attarda une éternité sur le médaillon et l'alliance. Elle respirait fort sans s’en rendre compte. Sans réfléchir, elle retourna la petite boîte et appuya sur un minuscule levier caché dans l'angle inférieur. Le fond s'ouvrit et la même musique mélodieuse retentit. Elle s'empara des quatre lettres et les parcourut les yeux inondés de larmes. Elle aussi éprouvait des difficultés à affronter le passé. La lecture terminée, elle rangea soigneusement le contenu du coffre et le posa sur la table avant de demander :
    - Vous comptez parler de tout ça à papa ? Il ne supportera pas,  vous savez.
    - Sylvie, il faut prévenir la police et rechercher cet homme. Le contenu de ce coffret apporte un éclairage nouveau sur la disparition. Il doit être identifié et retrouvé. Nous le devons à notre mère.
    - Et notre père, tu y as pensé ? Lui apprendre que sa femme est morte. Et qui plus est, avait un amant. Non, c'est trop pour son coeur fragile. Je ne te laisserai pas le détruire. Il faut tirer un trait sur cette histoire une bonne fois pour toute.
    - On n'a pas le droit de laisser courir un meurtrier. Tout crime mérite un châtiment.
    - Si vous prévenez la police ; les soupçons se porteront sur papa. Apprenant que sa femme le trompait, il l'aura tuée et enterré le coffret sous la terrasse. N'oubliez pas que papa l’a construite juste après la disparition de maman. Inutile d'éveiller les soupçons sur lui.
    - Sylvie a raison Luc. La police risque d'accuser papa. Ne dévoilons rien de cette affaire tant que d'autres indices permettant d'identifier formellement l'auteur des lettres ne sont pas découverts.
    - D'accord. Attendons !
    Sylvie semblait à moitié satisfaite de cet accord. Elle but une dernière bière tout en gardant une main posée sur le coffret. Je la devinais très inquiète. Jamais je ne l’avais vue dans un tel état. Finalement, elle revint à la charge. Se proposa de dissimuler le coffret pour éviter des ennuis à papa. Luc ne céda pas à sa demande et s'engagea de le cacher en lieu sûr. Nous décidâmes d’un commun accord de recouvrir la terrasse. Sylvie, encore tourmentée, émit le souhait d’emporter une bague et le médaillon en souvenir de maman. Luc refusa catégoriquement. Pas vraiment soulagée, elle prit congé.
    Luc acheta un nouveau revêtement pour couvrir la terrasse. Chaque jour, du matin au soir, il  oeuvra pour terminer son ouvrage. Retira  les derniers carreaux, cassa les dalles de ciment sur lesquelles ils reposaient. Fouilla la terre autant qu’il le put. Faute de temps, il dut abandonner l’idée de creuser plus profondément.
    Deux jours avant la fête, les travaux étaient achevés. Mon père accueillit ce changement avec bonne grâce. Ce qui me rassura. Son étonnement, voire même sa colère aurait semé le trouble en moi. Il ne pouvait donc pas être coupable de la disparition de ma mère. L'anniversaire fut des plus réussis. Julien nous raconta les péripéties de sa colonie de vacances et daigna nous montrer une photo de son amoureuse de l'été. La terrasse fut bien vite oubliée.
    Les années ont passé. Papa est décédé dans sa quatre-vingt-dixième année dans son lit. Sylvie est restée célibataire, fidèle à la mémoire de notre père. Elle fleurit sa tombe chaque semaine. J’ai vendu la maison pour m’installer dans un appartement plus petit. Il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que je n'ouvre le petit coffre. Je connais par coeur sa douce mélodie.
    Aujourd'hui encore, il est là entre mes vieilles mains. Je ne me lasse pas de toucher ces souvenirs de maman. J'ai appris à ne plus la juger. Pour une fois, j'enfile son alliance à l'annulaire gauche ; je fais glisser ses autres bagues le long de mes doigts déformés. Je porte les deux colliers et le bracelet de perles nacrées. Enfin, je saisis le médaillon et le pose sur mon décolleté tacheté par les ans. Il est magnifique. Je ne l'avais jamais vu sur moi. Obnubilée par l'alliance de ma mère ; je n’avais jamais prêté attention à cette petite merveille. Je le décolle de ma peau, l'approche de moi. Je décide de l'ouvrir, pour la première fois. À l'intérieur, se trouve une minuscule photo ovale. Un portrait de ma mère, jeune. Une très belle femme. Je retourne le bijou. L’image tombe ; je la ramasse. Au dos de la photographie, quelques mots griffonnés d'une main adolescente. J’ajuste mes lunettes afin de décrypter le message écrit. Je reconnais, à ses majuscules, l'écriture immature de Sylvie : « Sale Garce, maintenant que je t’ai tuée, tu ne feras plus de mal à Papa !»


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