• Je n'ai jamais connu mon oncle Francis. La seule photo que j'aie vue de lui est celle que mon père conserve dans sa chambre. Il a été saisi par l'objectif dans le jardin de la vieille maison de Mersac, où, chaque année de mon enfance, j'ai passé mes vacances. La photo a conservé l'image d'un homme au visage émacié, au regard mystèrieux.
    C'est sur le causse de Mersac, qui domine la vallée de la Dordogne, que mon oncle Francis a passé toute sa vie. Sur le causse désertique et sec, il ne reste qu'une seule maison, vestige d'un ancien village n: c'est le "Bougayrou", la vieille demeure de mon oncle. Il a vécu ainsi, sur son causse sauvage, passant pour un fameux original, fier et solitaire. J'ignore quelle sombre histoire avait fait que mon père et mon oncle vivaient en mésentente. S'appuyant sur des racontars des gens de Mersac, mon père laissait à croire que son frère l'avait, en quelque sorte, déshérité. Peu avant sa mort, l'oncle Francis aurait, prétendait-on, affirmé que nul ne trouverait jamais son trésor et que ce dernier était bien caché. De là à déduire qu'il avait caché des pièces d'or dans un des nombreux gauffres du causse, il n'y avait qu'un pas !
    Je ne sais pourquoi, un jour, je rapportai cette histoire à mon meilleur ami, Michel. Je parlai de Mersac, du Bougayou, de mon oncle Francis. Bref, j'en vins à narrer ce que j'avais entendu dire de cette fortune qui dormait sans doute au fond d'un trou.
    Michel était un garçon résolu. Il me dit :
    - Trésor ou pas, il doit y avoir quelques descentes intéressantes à faire dans les environs de Mersac. Tu sais que je fais partie d'un groupe de "spéléo". Et nous cherchions justement quelque chose à faire pour nos vacances...
    Ce fut ainsi que, un jour de juillet, nous débarquâmes à Mersac. J'avais obtenu de mes parents qu'ils nous abandonnent le Baugayou. Nous prîmes possession de la vieille bâtisse de l'oncle Francis. Je ne croyais toujours pas à l'existence du trésor, mais la présence de Michel et de ses camarades "spéléo" ajoutait de l'imprévu à mes vacances.
    Munis de maigres renseignements recueillis dans le pays, nous prîmes à tâche, sous la direction de Robert, d'explorer tout ce que le coin comportait de trous et de gouffres... Mais de trésor, point !
    Nous avions réservé pour la bonne bouche l'exploration du trou de Blaignac qui, s'il fallait en croire les gens du pays, avait plus de 35 mètres de fond. Il s'agissait, cette fois, d'une descente sérieuse. Comme le gouffre s'ouvrait à plusieurs kilomètres du Bougayou, Robert, décida que nous emporterions les tentes et que nous installerions un camp de base à proximité de l'ouverture.
    Au petit jour, et alors que nous avions déjà, la veille, assuré la corde de descente et les échelles, Robert, que nous avions désigné comme notre chef de file, donna l'ordre de descente. Nous descendîmes l'un après l'autre.
    Dans le milieu de la matinée, nous nous retrouvions tous les quatre au fond de la cheminée.
    Un couloir s'offrait à nous, descendant en pente raide. Nous le suivîmes, avançant difficilement sur les éboulis de pierre. Il menait à une sorte de grotte au sol bouleversé. Nous entreprîmes aussitôt l'exploration minutieuse de cette salle souterraine qui semblait n'avoir d'autre issue que celle que nous venions d'emprunter.
    - On dirait que le gouffre finit là..., grommela Michel, légèrement désappointé.
    - Cette salle est un cul-de-sac.
    - C'est ça, ton fameux trou de Blaignac ! me lança Jacques, goguenard.
    Michel qui s'était écarté dans un recoin, nous héla soudain :
    - Venez donc voir !
    - T'as trouvé un plésiosaure ? plaisanta Jacques.
    - Idiot !
    Nous approchâmes. Robert le premier, se pencha sur ce que Michel éclairait de sa lampe :
    - Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
    - Regarde !
    - Ben... c'est de la terre !
    - C'est vraisemblablement le ruissellement des eaux qui aura charrié là ce limon, expliqua Robert.
    A ces mots, Michel exulta.
    - C'est ce que je voulais te faire dire. Il n'y a pas d'autre explication possible. Mais réfléchissez : si l'eau se dirigeait par là, c'est qu'il y avait une issue. En balayant la terre, qui sait si nous ne trouverons pas un boyau.
    L'éventualité de cette découverte nous rendit aussitôt notre ardeur. Nous n'avions qu'une pelle et qu'une pioche; mais nous nous mîmes au travail, à tour de rôle, pour enlever la terre. Celle-ci était molle et friable, ce qui nous confirma qu'elle avait été entraînée là de fraîche date, peut-être par les eaux d'infiltration des derniers hivers !
    Après une heure d'effort, nous avions dégagé le pied de deux colonnes calcaires que la terre cachait et nous pouvions déjà voir se dessiner entre elles l'amorce d'un passage. Si une issue existait réellement, elle devait être étroite et former ce qu'on appelle une chatière. A midi, la faille s'ouvrait devant nous. L'issue que nous cherchions était là.
    Il fallut remonter à la surface pour déjeuner. Nous expédiâmes ce repas à la hâte, nous bourrâmes du matériel de complément dans un sac afin de disposer sur place des outils qui nous avaient, ce matin fait défaut. Nous revîmes à l'entrée du passage, où Robert s'engagea le premier. Il nous fallut, sur plusieurs mètres, ramper dans la terre humide et froide, passer des chicanes difficiles. Le boyau nous conduisit finalement à une seconde salle plus petite que la première. Nous l'inspectâmes avec émotion, le coeur serré à l'idée que nous étions les premiers à y pénétrer.
    Comme précisément, je faisais remarquer que nul, sans doute, n'était venu là avant nous, Jacques s'écria soudain :
    - Et ça... qu'est-ce que c'est ?
    Robert avança pour voir :
    - On dirait des traces...
    - Des traces de pas, précisa Michel.
    - Ce ne peut être que mon oncle Francis, m'écriai-je, bouillant d'exaltation. Les gens de Mersac nous l'ont bien affirmé :
    il est le seul à être descendu dans le trou de Blaignac.
    - Au fait, ajouta Michel, ton héritage n'est peut-être pas loin !
    - Il faut chercher le trésor, plaisanta Jacques.
    Etions-nous sur la piste de ce fameux trésor ? Pour ma part, je préférais n'y point penser.
    Pourtant, il nous attendait dans cette salle, et je crus que j'allais cesser de respirer quand Robert, éclairant un recoin du faisceau de sa lampe s'écria tout à coup :
    - Oh ! Regardez !
    Il venait d'apercevoir un petit coffret de fer, placé dans une sorte de niche naturelle.
    - Tu vois ce que je te disais, me dit Michel en m'envoyant un coup de coude dans les côtes.
    - Ta fortune est faite, vieux veinard !
    C'était vrai : le trésor était là !
    Aidé de Michel, je m'employai à faire sauter le couvercle avec la lame d'un de nos poignards. Mais la serrure résistait.
    Le soir même, haletants et curieux, nous étions réunis dans l'atelier du forgeron. l'artisan trouva rapidement une clé sous l'action de laquelle le mécanisme consertit à jouer.
    Impatient, je fouillai dans le coffret et en tirai un vieux cahier et un papier plié. Il n'y avait pas autre chose. Ni pièces d'or, ni bijoux, ni rien de ce qui d'ordinaire compose un trésor. La déception se reflétait sur nos visages.
    Nous regagnâmes le Bougayou avec notre maigre butin.
    Nous parcourûmes, non sans intérêt, le cahier de mon oncle. Il y avait, consigné, ses notes. Il s'agissait d'un journal auquel il avait confié le résultat de ses diverses explorations. Une part importante de ce journal se rapportait au trou de Blaignac. Mon oncle signalait l'existence quasi certaine d'une rivière soutairraine qu'un mur de terre devait séparer de la seconde salle. Il avait noté le résultat de ses observations avec d'infinies précisions sans perdre de vue le but utilitaire de cette découverte de l'eau qui, captée et pompée, pouvait rendre la vie au causse désolé.
    - Si ton oncle ne s'est pas trompé, exposa Robert, une rivière souterraine coule sous ce causse. Ton oncle précise l'endroit où il a commencé de creuser un boyau et la direction dans lequel il faudrait le poursuivre. Nous allons nous mettre a&u travail !
    Munis cette fois d'un lot d'outils de terrassement, nous redescendîmes au trou de Blaignac. Nous travaillâmes six jours entiers, pendant lesquels, à tour de rôle, nous ne passâmes qu'une journée à l'air libre. Dans la matinée du sixième jour, comme nous prenions un peu de repos, Robert colla son oreille au mur de terre qui fermait la galerie que nous avions creusée.
    - On dirait...
    - Quoi ?
    - On dirait... un bruit d'eau.
    Puis la terre croula sous nos pioches en même temps que le bruit d'une cascade proche emplissait nos oreilles. Un courant d'air frais nous fouetta le visage. Nous vîmes, à quelques mètres devant nous, une petite chute d'eau qui tombait dans une sorte de vasque. La rivière coulait dans un couloir souterrain et elle continuait son chemin, plus loin, dans l'obscurité.
    C'était son héritage spirituel que le vieil oncle Francis, l'original, m'avait légué sans le savoir.
    Avec ses mystères, il m'avait poussé, à mon insu, sur le chemin de l'aventure souterraine et permis de jouir des joies profondes de la découverte. Il m'avait ainsi donné le goût des abîmes, des gouffres obscurs, des rivières où ne s'est jamais reflétée la moindre petite étoile, le goût de ce monde mystérieux et troublant que ne connaîtront jamais ceux qui ne savent pas que le risque porte en lui-même sa propre récompense.
    Je comprends maintenant que son héritage n'était, à tout prendre, pas sans valeur.


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