• tout comme lui

    Clovis casa son petit corps potelé dans l'espace en triangle qui se trouvait derrière la porte de l'atelier, sa cachette favorite. Par l'intervalle, près des gonds, il pouvait voir toute la cuisine. Comme il n'avait personne avec qui jouer, il aimait bien se cacher pour regarder. Pendant qu'il se tortillait pour trouver une position confortable, il se rappelait comme papa et la grande fille Lola avaient fait de drôles de choses. Lola venait parfois aider à faire la cuisine et le ménage quand la nouvelle maman était malade. Elle paraissait toujours plus grosse pour ses vêtements. Le premier jour où elle était venue, elle se penchait sur une casserole quand papa lui avait donné une petite claque sur les fesses. Elle s'était bien vite retournée pour jeter sur papa son torchon tout humide mais, rien qu'à voir son grand sourire, on voyait bien qu'elle n'avait pas été tellement fâchée.
    Lola n'était pas ici aujourd'hui, et la nouvelle maman était pourtant dans son lit avec une migraine. Quant à la souris qui sortait poarfois du petit trou, là-bas dans le coin, pour chercher des débris de nourriture sur le sol de la cuisine, elle devait dormir. Après un moment, qui lui parut très long, Clovis quitta sa cachette et descendit vers l'étable, près de la cour fermée où étaient les poules. Papa était tranquillement assis, les jambes repliées sous lui, le dos appuyé à la barrière. Clovis se mit à quelque distance de lui, dans la même position, et trouva un brin de paille à mâchouiller, exactement comme faisait papa, et il se mit aussi à ouvrir et à fermer la main droite, toujours pour imiter son père.
    Comme d'habitude, l'homme grand semblait ne pas faire trop attention à son fils, bien qu'il l'eût regardé une fois sans même le voir. Clovis se mit à penser à tous ces cheveux qu'avait papa. Sa grosse tête était couverte d'une épaisse toison noire qui descendait presque jusqu'aux sourcils, au-dessus de ses oreilles et de ses narines, et puis, il y avait aussi tous ces poils sur sa poitrine. Clovis tourna les yeux vers les lèvres de son père alors que l'homme se mettait tout à coup à éructer quelques mots coléreux que l'enfant avait déjà entendus bien des fois.
    -Sacrée Clara! Toujours malade, toujours mal à la tête!
    Clovis ferma de nouveau la main droite et essaya de dire quelques-uns des mots qu'il entendait si clairement, mais les sons qui sortaient de sa bouche n'étaient que des grognements inarticulés, et il se demandait pourquoi il ne pouvait pas parler comme les autres enfants.
    Papa était encore furieux contre la nouvelle maman; il disait maintenant :
    -Ma ferme! ma ferme!
    Quand ils étaient venus pour la première fois dans ce nouvel endroit, il l'avait d'abord appelé la ferme de Clara, mais on avait beaucoup parlé d'argent emprunté, pour la nouvelle grange, pour l'atelier, et papa avait supplié la nouvelle maman, lui avait fait mille grâces, jusqu'à ce qu'elle eût écrit quelque chose sur de grands papiers; un étrange petit homme avait aussi écrit quelque chose, avant d'appuyer sur les feuilles de papier l'objet brillant qu'il tenait dans la main droite. Après cela, papa avait toujours parlé de ma ferme quand la nouvelle maman n'était pas à côté de lui.
    Maintenant, papa se dirigeait à grands pas vers le champ et Clovis commença à le suivre mais ne tarda pas à se faire distancer; aussi retourna-t-il vers la maison. Il s'arrêta sur le perron de derrière, tira un tabouret près de la console qui supportait l'évier et le lavabo et, très longtemps, regarda son reflet dans le miroir. Il ne porta guère d'attention à ses cheveux clairs et bouclés ni à ses yeux bleus, mais regarda attentivement ses lèvres et s'acharna à prononcer son propre nom, comme tante Diane avait essayé de le lui apprendre. Le son ne ressemblait pas du tout à ce à quoi il aurait dû ressembler mais, en gardant la langue contre les dents d'en haut et en la rabaissant tout en laissant échapper son souffle, il s'aperçut qu'il arrivait très bien à dire un magnifique Di. Il s'exerça à répéter ce son, le répéta de nombreuses fois, fut ravi en découvrant que, en arrêtant son souffle au bon moment, il pouvait aussi arrêter le Di et en recommencer un autre dès qu'il le voulait. Un vrai miracle! Il pouvait prononcer le nom de tante Di!
    Clovis trouva son cheval de bois où il l'avait attaché, sous un arbre, et le lança au galop tout autour de la maison, hurlant tout un chapelet de Di! La nouvelle maman l'appela une fois mais il fit celui qui n'avait pas entendu et s'éloigna discrètement dans le fond de la cour, hors de portée de voix. La nouvelle maman se plaindrait de la saleté de son tablier et lui dirait d'aller se laver la figure et les mains. Pourquoi ne ressemblait-elle pas à tante Diane et ne l'aimait-elle pas tel qu'il était? Tante Diane était la soeur de sa vraie maman, et il la connaissait, comme oncle Paul, depuis presque aussi longtemps que papa. Il était beaucoup plus agréable de se blottir sur ses genoux à elle que sur ceux de la nouvelle maman.
    Les Di se poursuivaient, mais moins fort. Puis, tout à coup, un nouveau mot arriva, sans prévenir. Ac! Clovis descendit de son cheval de bois et l'attacha de nouveau soigneusement à l'arbre. Il se précipita sur le lavabo et, escaladant rapidement son tabouret, il regarda ses lèvres, comme s'il était sous un charme, tandis qu'il répétait sans cesse Ac.. (acte). C'était comme cela qu'ils avaient appelé le long papier que la nouvelle maman et le petit homme avaient écrit.
    -Di! Di! Di! il continua de répéter ce mot jusqu'au moment où il vit son papa qui rentrait des champs. Il aurait aimé lui montrer qu'il pouvait parler mais papa se contenta de la regarder sans le voir. Clovis fit le tour de la maison et entra dans l'atelier par la porte de derrière. Il était blotti dans sa cachette quand son père entra vivement dans la cuisine.
    Papa alluma la cuisinière à pétrole et commença à faire du café. Il changeait sans cesse de place en attendant que le café soit prêt, et il fermait et ouvrait toujours la main droite. Il plaça la tasse et la soucoupe de la nouvelle maman sur la table, puis son bol à lui, plus lourd, et les remplit de café. Alors, sous les yeux de Clovis, il prit une petite bouteille sur le rayon, la déboucha et en fit tomber un comprimé dans la paume de sa main. Il fit tomber le comprimé dans la tasse de la nouvelle maman, qu'il porta dans sa chambre. Clovis grimpa vivement sur un tabouret et prit la petite bouteille. Imitant les moindres gestes de son père, il fit tomber un comprimé dans le bol de café. Il aurait voulu remettre la bouteille à sa place, sur le rayon, mais il entendit son père qui revenait dans la cuisine, alors il la mit dans la grande poche de son tablier et sortit doucemlent par la porte de derrière.
    Clovis se rendit lentement dans la basse-cour, sans faire grande attention aux curieux bruits rauques que, dans sa chambre, faisait la nouvelle maman. Il jeta le petit bouchon dans le poulailler et se mit à rire en voyant une vieille poule le ramasser avec son bec et se mettre à courir pendant que d'autres poules la poursuivaient. Il jeta les petits comprimés comme il aurait jeté des grains de blé et regarda si les poules allaient les manger. Au bout de quelques instants, des poulets arrivèrent et se mirent à picorer, et Clovis fit entendre de petits cris de joie quand ils se mirent à dormir. Il ne les avait jamais encore vu dormir ainsi. D'habitude, ils grimpaient sur un perchoir ou sur une branche d'arbre. Passant alors à la porcherie, il monta sur la barrière de ciment et écouta grogner la vieille truie avec ses petits cochons tandis qu'ils se roulaient dans la boue. Jetant la bouteille dans la gadoue, il rentra à la maison.
    Papa semblait faire la sieste, là, sous le soleil. Pourquoi n'était-il pas allé se mettre à l'ombre? Une mouche se promenait sur le nez de papa et Clovis pensa la chasser mais il eut peur de réveiller son père. Il se servit tout seul un verre d'eau, à l'évier, regarda son reflet dans le miroir et redit encore quelques Di puis, de la cuisine, passa dans la chambre à coucher. La nouvelle maman dormait profondément, son corps était tout tordu et sa tête pendait presque hors du lit. Clovis partit et, à la porte d'entrée, s'arrêta pour caresser plusieurs fois la tête du vieux Shep mais, comme les caresses devenaient de plus en plus enthousiastes, le vieux chien préféra s'en aller.
    Clovis descendit le petit chemin qui menait au portail et grimpa dans la Ford qui était garée juste devant. Il tournait le volant alternativement vers la gauche et vers la droite tout en faisant un bruit qui, croyait-il, ressemblait tout à fait à celui que faisait la voiture quand elle roulait, quand tante Diane et oncle Paul la conduisaient. Il comprit qu'ils étaient allés en ville quand il vit qu'ils avaient tous les deux des chapeaux. Il sauta du siège et alla à leur rencontre en disant "Di" et encore "Ac", à haute voix, et en tendant ses petites mains vers tante DeeDee, tout en courant vers elle.
    -Alors, on sait parler, Clovis? dit la jeune femme en attrapant le petit garçon et en le serrant sur son coeur.
    -Pas de doute, tu deviens un grand garçon!
    Le petit garçon huma en connaisseur la bonne odeur de sa tante, enfonça son doigt dans la fossette qu'oncle Paul avait à la joue puis saisit avec avidité le petit sac de papier brun, ce petit sac si tentant, qu'il voyait dans la poche de chemise de l'homme. Alors que le couple tournait dans l'allée, Clovis disposait cinq crottes de chocolat sur le tableau de bord; il avait entre les doigts de la main gauche un gros sucre d'orge.
    A la porte, tante Diane s'arrêta, se baisa et donna une bonne caresse au vieux Clabot. Elle parlait assez fort et Clovis pouvait l'entendre tandis qu'elle disait à oncle Paul, d'un ton convaincu :
    -Je voudrais bien en avoir un comme lui. Et toi?
    -Naturellement que je le voudrais, DeeDee. Mais il ne faut pas oublier ce que le médecin t'a dit.
    Clovis se demanda pourquoi ils désiraient un vieux chien comme Clabot. Et qu'est-ce que cela pouvait bien faire au médecin? Il enfouit une crotte de chocolat dans la bouche au moment où tante DeeDee poussait la porte et appelait :
    -Clara, nous arrivons!


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