• un vieux compte

    Dans la pièce, il y avait cinq hommes. Le sixième était à cinq cent mètres de la maison. Il approchait. Un vent violent projetait parfois les gouttes de pluie presque à l'horizontale. Le sixième homme avançait courbé contre le vent, en renant son chapeau. A chaque coin de rue, il levait la tête pour regarder la plaque indicatrice. Dans la pièce, à quelques centaines de mètres de là, les cinq hommes attendaient en silence. Mine de rien, ils se dévisageaient les uns les autres, parfois leur regard était plein d'étonnement. Les effets du vieillissement peuvent parfois être saisissants pour une personne, mais sur quatre à la fois, ils deviennent presque irréels et c'est à peu près la même chose que pensait chacun des cinq hommes. Deux seulement fumaient encore, les autres avaient arrêté. On sentait que chacun aurait désiré se répandre en exclamations, questions et effusions, mais pour l'heure la vanne était fermée. L'un d'entre eux, qui semblait un peu plus âgé, et qui les avait accueillis les uns après les autres, disait juste parfois "Mais qu'est-ce qu'il fout ?" en pensant au sixième.
    Et le sixième en-dessous de chaque plaque indicatrice, se battait avec un plan détrempé pour tenter de le maintenir ouvert sous les lumières des réverbères, dans les rafales de vent. Quand il levait la tête en jurant et bougonnant, on voyait son visage : les traits confortables et pleins d'une soixantaine épanouie, un visage que l'on imaginait plus facilement au-dessus d'une robe de chambre dans un salon douillet que traînant sous la pluie dans les rues sombres d'une improbable banlieue. Et c'est exactement ce que pensait le sixième homme en renaudant de plus belle à chaque arrêt contre Lucien et ses excentricités, contre Lucien et la prose grandiloquente et militaire de sa convocation, contre cette idée incongrue de remuer des souvenirs vieux de quarante ans.
    Lorsqu'il arriva enfin, après avoir été accueilli par Lucien, il eut droit aux regards examinateurs et étonnés des cinq autres et il le leur rendit bien. Il s'excusa de son retard en maugréant qu'il n'avait pas de voiture et qu'il avait dû venir à pied du métro. Il serra les quatre mains et s'assit dans le fauteuil que lui montrait Lucien. Puis tous les regards se tournèrent vers ce dernier.
    Il prit une inspiration et parla :
    - Nous sommes réunis tous les six comme il y a quarante ans pile. Nous avons eu de la chance d'arriver à nos âges encore vivants mais la Providence ne solde pas les comptes qu'elle n'a pas réglés. L'un de nous six est un salaud. Je vous ai réunis ce jour anniversaire pour savoir lequel.
    Son voisin de droite, plutôt petit, le visage mangé par de grosses lunettes, se pencha en avant.
    - Explique-toi clairement, Lucien.
    Lucien laissa planer un silence avant de reprendre la parole.
    - C'était le 17 novembre 1943. Le réseau Gascogne venait d'être démantelé par la Gestapo, tous ses membres arrêtés. Devant le danger, nous avions utilisé la procédure d'urgence pour nous réunir afin de décider des mesures de protection individuelle à prendre. A cause de la menace, nous avions décidé que cette réunion serait la dernière et elle le fut effectivement...
    Les regards des cinq individus étaient devenus vagues, troublés par les souvenirs.
    - Elle eut lieu au café "Les Tilleuls", continua Lucien, dans l'arrière salle. En cas de mouvement suspect, le patron devait laisser tomber un verre et nous pouvions filer par la porte de la cour. Nous étions assis autour de la table, exactement dans l'ordre où nous nous trouvons actuellement. René, Simon et Vincent, vous aviez pris des blancs-cassis. Jean et moi des Suze et Pablo une bière. René, le plus jeune, était le plus effrayé par la situation, Pablo semblait le plus calme. Nous étions isolés car j'avais volontairement interrompu toutes les relations avec mes chefs. Les consignes, je les avais prises directement à Londres par radio, et je vous ai donné les ordres : Pablo et Vincent devaient rejoindre le maquis. Jean devait se cacher et René, Simon et moi continuer notre vie sans changement. Puis nous nous sommes séparés.
    Lucien dévisagea l'homme assis en face de lui. Ses yeux bleus immobiles au-dessus d'une grosse moustache blanche semblaient attendre la suite.
    - Je crois que tu es parti le premier, Pablo, reprit Lucien, Vincent est parti presque derrière toi.
    Le moustachu et le petit myope hochèrent doucement la tête. Lucien semblait se concentrer.
    - J'ai mis beaucoup de temps à en être sûr, mais à force de creuser mes souvenirs, ils ont fini par se préciser. Celui qui est parti juste après vous, c'était Jean.
    Le retardataire, qui était en train de s'essuyer les cheveux avec un mouchoir haussa les épaules :
    - Peut-être, dit-il. Je ne me souviens pas.
    - Ensuite, ce fut le tour de René, continua Lucien. Tu te souviens ?
    - Moi, je m'en rappelle, répondit ce dernier. Quand je suis parti, je vous ai laissés Simon et toi. Je me rappelle avoir demandé un paquet de gris au patron en payant mon verre, mais il n'en avait pas.
    Lucien approuva d'un mouvement de tête.
    - Puis Simon partit et je restai seul. Simon ?
    - Exact, répondit seulement celui-ci.
    - Alors, j'attendis une dizaine de minutes, comme convenu, reprit Lucien, puis je me levai à mon tour...
    Les cinq hommes étaient pendus à ses lèvres. Le retardataire avait cessé de s'essuyer, plus personne ne bougeait.
    Lucien ferma les yeux.
    - J'ai été au comptoir payer ma consommation, c'est alors que le patron me dit quelque chose de stupéfiant : il restait une consommation à payer. L'un de vous avait ignominieusement profité de la situation pour se barrer sans payer, sachant, délibérément que retant le dernier, ce serait à moi qu'échouerait le devoir de règler la note...
    Pablo renifla :
    - Pourquoi n'as-tu pas demandé au patron de qui il s'agissait ?
    - Il était occupé à surveiller la rue, il ne s'en souvenait pas.
    Le silence retomba. Les six hommes évitaient à présent de se regarder.
    - Moi, j'ai payé, finit par dire René.
    - Moi aussi, dit Simon. Je me rappelle même que le patron m'a rendu la monnaie.
    - C'est peut-être bien moi, alors, dit Jean.
    Cinq regards convergèrent vers lui.
    - C'est bien possible, après tout. J'avais très peur et mon souci, c'était de ne pas le montrer. J'ai dû oublier. Combien je te dois, Lucien ?
    - Tu avais pris une Suze, répondit Lucien en soupirant. Ca valait 1 franc et 40 centimes en francs de l'époque. Avec les calculs de parité, ça nous fait 4 francs 60 centimes de nos francs actuels.
    - Voilà, dit Jean en comptant la monnaie.
    Les six hommes se séparèrent sur le perron de la maison. Il pleuvait toujours. En serrant en dernier la main du vieux chef, Pablo lui demanda :
    - Mais pourquoi n'as-tu pas demandé au patron de quelle consommation il s'agissait avant de la payer ? Tu aurait su tout de suite qu'il s'agissait de Jean...
    - Je l'ai fait, répondit Lucien. Mais au moment où il allait me répondre, la Gestapo qui venait de cerner le café, a fait irruption et nous a arrêtés.


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